CHAPITRE 45
CHAPITRE 45.
Début juin.
Rencontre avec ma conseillère, première.
Je n'arrive pas à reprendre le dessus. Au réveil les voix sont revenues, le soir à l'endormissement aussi. Et dans la journée...Cela devient de plus en plus présent.
Il y a la mère bien sûr mais aussi ceux, je devrais plutôt l'écrire au féminin, que je nomme le complot, à savoir ce duo de folles, Joëlle et l'avare. Tiens, salut Molière ! Et salut Corneille !
Vendredi, un peu avant huit heures du matin, j'ai rencontré, par hasard, ma conseillère Pôle Emploi.
Nous partagions le même moyen de transport et dans le bus nous avons engagé la discussion.
Comme je dispose de pas mal de temps je l'ai même accompagné à son travail. On a discuté dans la rue, je n'ai pas voulu rentrer dans les locaux pour parler de l'enterrement et de ses suites, et au final j'ai quand même tout déballé. Cela m'a fait du bien. J'ai parlé de ce déménagement sauvage, de mon frère qui voulait la paix avant toute chose, du prix de l'enterrement, de l'avocat, des pompes funèbres, des devis et pour couronner le tout du notaire de ma sœur et de mes craintes. Elle m'a conseillé de rentrer en contact avec le notaire. De ne pas baisser les bras, reprendre rendez-vous avec la famille... Mais je n'ai plus la force j'ai seulement conclu « Vous savez même le mec des pompes funèbres m'a dit qu'il n'avait pas peur d'aller devant les tribunaux alors aujourd'hui je vais bêtement attendre. Attendre d'être convoqué par ce notaire et quand mon frère, cela devrait se passer ainsi, m'appellera je dirai seulement, non je dois parler à Joëlle avant toute chose ».
« La possibilité de vivre commence dans le regard de l'autre. » Michel Houellebecq.
J'ai décidé que c'était fini d'aller à droite, à gauche pour honorer mes rendez-vous désormais ceux-ci se dérouleront dans ma ville. Je leur ferais comprendre que sans la remise en question du partage, pas de notaire. Je ferais de même pour la surfacturation. Et puis, histoire d'emmerder ce monde pas très beau, je dirais à chacun mes dernières volontés. Le problème c'est que personne ne peut me garantir un quelconque résultat. Malgré tout, pour bien mettre la zizanie je déclarerais solennellement mon souhait d'être enterré...Avec mes grands-parents maternelles. J'ai l'impression que je vais couper l'herbe sous le pied de certaines.
Ce duo du diable semble avoir pensé à tout, elles aiment trop l'argent. Je suis sûr qu'elles se sont déjà renseignées sur le nombre de place disponible. Avec elles il n’y a pas de petites économies.
Je suis sûr que s'il reste une place ce sera pour elle. Je suis sûr que s'il reste deux places...Pour elle et son mari. Je suis presque certain qu'il reste deux places. Oui, elles ont vraiment pensé à tout mais elles ont oublié une chose. Même si je suis le plus jeune, je suis sûr de partir en premier. Bien avant Joëlle et Alain. Mais tiendra-t-on compte de mes volontés ?
Je ne miserais pas grand-chose dessus...Pour voir à la rigueur. Je me dis que c'est Marie Sabine Roger qui a raison « Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. Plus le temps passe, plus on est ligoté, bâillonné, serré dans une gangue. Incapable de bouger, de parler. D'exister ».
E = h . v
Samedi j'ai récupéré ma voiture avec mes sacs de graviers.
Depuis bien longtemps je fais des journées hyper light à la maison. Je devrais revoir la fuite du toit, c'était du provisoire, mais je n'en ai pas le courage. Et puis la météo se veut pluvieuse.
En fait je n'ai plus la force de mettre en route un nouveau chantier. Parfois, je fais une petite bricole.
Cela fait plus de trois semaines que je ne remonte que les samedis.
Ma seule occupation c'est préparer le terrain, en virant les grosses pierres notamment puis en tassant avant de déposer les graviers. Le pire c'est que j'aime bien le faire mais comme je ne charge que peu de sacs j'avance à petite vitesse. Je suis mal organisé, je le sais. Le coffre de la voiture y est pour beaucoup. Son inaccessibilité surtout ! Le pire c'est que je sais qu'il va encore m'en manquer avant même de remonter. Il faudrait que j'en finisse rapidement. Je refais le voyage encore une fois, je devrais bien calculer, puis après je laisse la voiture à Saint Paul
Attention aux flics et autres gendarmes. Il faut savoir être vigilant, ne pas prendre trop de risques.
Donc, pour résumer, ma vie à Saint Paul c'est une histoire de graviers.
Je pars vers huit heures, j'arrive vers neuf et direction la boulangerie. Je me change parfois, je sors les sacs de la voiture, je prépare le terrain, je sème à tous vents mes graviers, je ratisse, je tasse et après... Je rentre. Ah si, je prends le temps d'arroser les plantes.
Je repars il est souvent treize heures, je charge les sacs pour samedi prochain et je me gare, il n'est pas encore quinze heures quand j'arrive. Quand je parlais de journée hyper light.
« Nous sommes arrogants dans notre ignorance. » Peter Carey.
En parlant de gravier...
...Je revois Angélique lors de l'enterrement « Toi, tu voulais un enterrement mais pas de tombe, pas de monument, juste du gravier... » Comme on se retrouve. Je me demande pourquoi elle m'a ressorti cela alors qu'elle sait très bien que la dernière fois on parlait de disperser les cendres. Je me dis qu'elles ont dû faire leur calcul. Depuis longtemps on parle de cimetière « surpeuplé » et a cela peu de solutions : Soit on agrandit les cimetières soit, après avoir arrêté les concessions à perpétuité, on réduit la durée de ces dernières. J'ai vu récemment un reportage à la télévision sur les cimetières.
Avant on enterrait les gens près de l'église, nous étions en plein moyen âge, pas vraiment hygiénique pour la population. Alors rapidement sont nés les cimetières en périphérie. A l'époque les concessions duraient cinq ans. On pensait que c'était le temps pour qu'un corps disparaisse. Après on récupérait les os et au suivant...
Les gens pensaient qu'après ces cinq années, le deuil était terminé. Puis les temps ont changé, on voulait de la perpétuité. Aujourd'hui c'est terminé cette occupation des sols à perpétuité. Je crois que pour notre ville on signe soit quinze soit trente ans. Mais ailleurs, et notamment dans le cadre de ce reportage, j'ai déjà entendu parler de concession valable deux ans. Un enterrement à l'arrache, ou à coup de graviers, pour deux ans. C'est peut-être moins cher qu'un passage au four ?
J'en connais un qui ne va pas faire de vieux os !
Quelqu'un a parlé de recueillement, non ? « A mourir il ne reste que le vouloir. » Montaigne.
Je me suis forcé à éteindre la télévision il était deux heures trente du matin.
J'enchaînais des émissions sans intérêt. Las de zapper je suis allé me coucher.
Il n'était pas cinq heures que j'étais debout, à nouveau devant l'écran.
J'ai pris le premier bus en cette journée de dimanche. A sept heures je montais à bord, direction le marché aux puces. Sur place beaucoup moins de monde qu'à l'accoutumée. Je suis un peu surpris, le temps sûrement. Je ne trouve rien d'intéressant, ce n'est peut-être pas plus mal. Quand je découvre, au milieu d'un stand bordélique, une grande fresque venue d'Inde, peinte à la main et sculptée dans du bois, le tout d'une très grande finesse.
La pièce fait environ un mètre vingt sur trente centimètres de hauteur. Les motifs sont très nombreux, la peinture a gardé tout son charme, les couleurs assez vives malgré le passage du temps sont toujours très belles. L'ensemble semble très délicat. En plus ça à l'air très ancien.
Ce n''est pas vraiment que je sois un fanatique de l'art indien mais il y a un tel charme dans tout cela. On pourrait croire de la dentelle dans du bois. Quand je demande le prix, d'un air faussement détaché, la réponse m'enlève tout doute. Si je ne le prends pas je vais le regretter alors...
C'est ça les puces, on trouve de tout ! Vous pouvez payer le même prix que dans les commerces, et parfois plus si vous n'êtes pas vigilants mais parfois c'est la super affaire et là c'est le cas.
Si j'étais brocanteur je pourrais faire un aller et retour, un peu comme à la bourse. Vous achetez et vendez dans le même moment et la différence c'est dans votre poche. Une histoire de multiple. Il ne reste plus qu'à découvrir lequel. Là, je sais que la marge serait belle. Mais autant j'achète autant je ne vends jamais rien. Au plus je donne mais « Avec le temps... »
Cela devient de plus en plus rare. I z – (1 + i) I = AM / I z – 2 = CM
Moi qui pensais ne rien acheter je repars avec bien sûr ma fresque mais aussi une boussole ancienne et un casque audio pour mon téléphone. Ce n'est pas vraiment que j'en ai un besoin urgent, c'est plutôt la bonne affaire : Vendu quinze euros le casque est annoncé à un euro. De plus il est toujours sous son blister d'origine avec le prix commerce en référence. Avec le temps on sait qu'il faut toujours prévoir quand le budget se veut petit. C'est une habitude à prendre. Une bonne habitude.
Je suis rentré juste à temps pour visionner un reportage à la télévision peu avant midi.
A treize heures trente j'ai commencé à piquer du nez, j'ai décidé de faire une sieste pour récupérer.
Hélas, ce fut impossible.
Ça tournait dans ma tête. « Nous reconnaissons les choses,
La cause de ce tourment ? mais nous ne les connaissons pas » Deleuze
Joëlle.
Ça s'est imposé presque naturellement « Je dois lui téléphoner » Allez droit au but comme on dit à Marseille. Sans vraiment m'en rendre compte je prévois ce que je dois lui dire : Reporter le notaire, dans un premier temps, pour faire avant toute chose le partage de l'appartement et qu'elle m'écrive pour me tenir au courant à Saint Paul. Ça évitera de déranger Alain.
J'en profiterai pour lui rappeler qu'il est toujours bon de dater le courrier que l'on envoie. Pas la peine d'en dire plus. Je garde le reste sous le pied. A chaque jour suffit sa peine, non ?
Et puis moins on en dit mieux sait. Parler c'est souvent trop parler. Y 'a toujours un moment où ça déborde. Je décide de me lever pour poser à l'écrit mes propos.
Je recommence pour faire plus court, plus percutant.
Outre Joëlle, je décide de reprendre le chemin des pompes funèbres. Enfin, surtout une !
C'est comme si je reprenais espoir...
...mes dernières cartouches sûrement.
Je peaufine ce que je nomme le plan de la dernière chance.
Le lundi, ma conseillère Pôle Emploi ne travaille pas, elle est avec un contrat de trente heures, je vais attendre mardi pour la tenir au courant. Je parlerai seulement de mon appel à ma sœur et des propos que je pense tenir. J'ai envie d'avoir son avis. Même si je ne le suis pas obligatoirement il me paraît important d'avoir aussi un autre son de cloche. Je sens bien que je suis trop isolé.
L'être humain est fait pour partager, échanger...On s'éclaire face aux autres ! Avec les autres !
Le côté obscur c'est souvent nous-mêmes.
Françoise Dolto l'avait souligné « Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication, l'entraide et la solidarité visant à un but commun : L''épanouissement de chacun dans le respect des différences » Après j'irais sûrement téléphoner dans la foulée. n
J'aimerais bien tomber sur le répondeur, ce serait plus simple. M = 2 - 1
n
Mercredi, j'ai prévu de retourner au tribunal. Je tomberai sûrement sur un nouvel, ou une nouvelle avocat(e). Plus on a d'avis, mieux c'est ! J'espère qu'il, ou elle, ne va pas me prendre pour un fou surtout lorsqu'elle, ou lui, va m'entendre dire « Si je ne peux rien faire au niveau de la justice que puis-je faire d'autres ? Je souhaite vivement montrer mon mécontentement. Puis-je m'inviter à l'intérieur de son magasin ? Que se passera-t-il s'il appelle les flics ? Et si je suis à l'extérieur du magasin ? Bref que faire pour l'emmerder ? »
J'ai conscience que ce n'est pas facile pour un avocat, pas facile pour un avocat commis d'office.
Je m'interroge sur la possibilité d'un troisième volet toujours au sujet de mon plan de la dernière chance. Pour cela je devrais tout d'abord faire des photocopies des différents devis puis ajouter la facture définitive au nom de mon frère. Devrais-je faire un courrier ? Pourquoi faire ? J'ai l'impression qu'ils s'en foutent royalement. Et si de surcroît Bernadette et Alain le prenaient mal ?
Confucius a beau me confier « Je ne cherche pas à connaître les réponses, je recherche à comprendre les questions » je pense aussi à Hannah Arendt qui ajoutait « C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal » 23
En attendant je m'en vais écrire à ma sœur. D : 93Md'a-l soit 8,8.10 km ou 880 000 MdeM km
Le 11 juin.
Salut Joëlle,
C'est pour te dire de reporter le rendez-vous avec le notaire. On doit d'abord parler du partage de l'appartement. A deux cela devrait aller assez vite.
Saint Paul tu connais, ça prend moins d'une d'heure.
Laisse-moi un courrier avec ce que tu penses faire pour que la chose soit équitable.
Ça évitera d'importuner Alain et sa femme.
Au fait, que tu choisisses la Poste ou sur place, n'oublie pas de dater le dit courrier et bien sûr de me fixer un rendez-vous pour notre future rencontre.
Allez, à plus !
Ton frère.
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« L'Histoire n'a été jusqu'à nos jours que l'histoire d'un système économique et social où l'homme nie son humanité native en devenant le produit de la marchandise qu'il produit. »
Raoul Vaneigem, au sujet du manifeste du PC.
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(Depuis quelques jours, je sens monter en moi de la colère, beaucoup de colère,
j'ai bien peur d'en avoir trouvé les coupables.)
Il était une fois...quelque part sur le continent asiatique.
Un maître dit à son élève :
« Comme exercice je te demande, pour les jours à venir, de travailler sur ta respiration. Écoute ce besoin le plus fondamental, ce processus inconscient et pourtant vital. C'est un voyage à l'intérieur de ton corps que je te propose » Aussitôt l'élève se mit au travail.
Il travailla ainsi pendant toute une journée, puis deux jours...
Le troisième jour l'élève revint voir son maître et lui tint ce langage.
« Maître, j'ai essayé, comme vous me l'avez demandé, de travailler sur ma respiration mais je dois vous dire que j'ai eu beaucoup de mal à trouver vraiment un intérêt. »
Le maître l'écouta et dit « Dans quelle mesure notre manière de respirer affecte-t-elle notre santé et nos sensations ? As-tu essayer de respirer avec le ventre ? As-tu essayé de contrôler celle-ci voire de la ralentir avec des exercices ? As-tu constaté une incidence sur ton rythme cardiaque ? » puis il se dirigea près d'un point d'eau. C'était une grande marre avec ses fidèles canards et autres pensionnaires. Le maître se mit à genoux, contempla son reflet, et l'invita à le rejoindre. L'élève s'exécuta. « Sais-tu qu'en apnée on peut arrêter sa respiration plus de quatre minutes ? Quand tu plonges, ta respiration est-elle la même quand l'eau est froide ou chaude ? As-tu déjà entendu parler de mots de tête, d'insomnies... ? »
Les deux étaient là, à genoux, face à cette étendue d'eau quand le maître saisit l'élève par le cou.
Il le saisit par le cou, et tout en maintenant une certaine pression, il lui plongea la tête entière dans cette marre. Cette dernière disparut totalement. On voyait remonter des bulles d'air...
Quelques secondes plus tard le maître arrêta son emprise et l'élève put ainsi retrouver, enfin, sa respiration. Et le maître d'ajouter :
« Tu penses vraiment que la respiration n'a aucun intérêt ? Dans un état stressé, à l'image de maintenant, que constates-tu ? »
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