CHAPITRE 37
CHAPITRE 37.
Mercredi 23 mai.
Vers un premier devis et deuxième rencontre avec ma sœur.
J'ai attendu le lundi toute la journée, j'ai attendu le mardi mais le téléphone n'a pas sonné. Pas de nouvelle d'Alain. Bon, comme on dit dans les pages sportives « Missa est », la messe est dite.
J'ai fini de débarrasser mon balcon et rempli à mon tour les poubelles.
Ce mardi je me dirige vers le point phone, il est quatorze heures trente.
Je me dis qu'il va sûrement se passer quelque chose, une mauvaise connexion ou une sonnerie sans fin et donc sans répondeur...
Ça sonne. Ça sonne... Ça sonne...
Ça sonne. Ça sonne... Ça sonne...
Ça sonne... Ça sonne.
« Allo ? ».
Je me trouve presque chanceux. Joëlle me confirme qu'elle a bel et bien des papiers, dans des cartons, déposés dans sa cave. Je lui demande quel en est le volume pour me faire une idée.
Elle ne sait pas, elle n'y est pas descendue. C'est son mari qui l'a chargé dans la voiture.
Impossible d'en savoir plus.
Elle enchaîne « Si tu veux on se voit demain ? Mon mari peut être là vers seize heures trente.
-D'accord, je serai là ».
Elle me demande pourquoi je n'ai pas appelé Angélique. « Jeudi et vendredi je ne pouvais pas, alors après il ne servait à rien de la contacter
-Ah bon » répondit-elle. Nous convenons d'un point de chute. « N'ayez pas peur : Fouillez
Elle m'explique « Tu vois où est la caserne des pompiers ? au fond de vous-même. » JC Oates.
-Oui, enfin je crois... A côté de l'église, non ? »
Et la voici partie dans des explications... Le problème, enfin un des problèmes des points phone c'est que vous payez à la minute alors si l'appel est bref ce n'est pas cher du tout mais quand les gens sont bavards... Je suis obligé de recadrer le tout.
« D'accord, je crois que je situe sinon j'irai voir sur internet ».
Rendez-vous est fixé ce mercredi, à seize heures trente, devant la caserne des pompiers.
La médiathèque ouvre ses portes à dix heures. A dix heures et une minute je suis devant l'ordinateur.
Ma nouvelle mission, répertorier les différentes pompes funèbres et jeter un œil à la météo.
Je trouve moins d’enseignes de pompes funèbres que prévues. Deux retiennent mon attention car elles ne sont pas loin du centre-ville. Pour une fois je n'ai ni papier ni stylo pour noter alors je fais confiance à ma mémoire.
Je passe aux différents sites météo. J'observe le programme pour la semaine à venir pour Saint Paul et tant que je suis là je regarde également la journée à venir pour mon rendez-vous avec Joëlle.
Après une légère pluie en matinée le soleil devrait s'installer.
Je quitte la médiathèque et alors que je n'ai fait que quelques dizaines de pas je repense à la caserne des pompiers. Tant pis, je ne sais pas pourquoi mais je m'attends à une journée fatigante alors je décide de continuer ma route. Bon pour l'heure je marche d'un bon train.
Pas la peine de prendre les transports en commun, ce serait encore plus long. J'arrive en vue de la première enseigne. Je déambule enfin dans cette rue. Par malchance c'est le style de rue qui approche les deux cent mètres.
Je marche, je regarde, je marche, je regarde... J'arrive vers la fin. J'en ai déjà marre. Je demande à un passant s'il est du quartier et s'il connaît une société de pompes funèbres. Il me répond qu'il n'est pas du quartier mais il connaît très bien les pompes funèbres. C'est là qu'il a enterré sa mère et puis une autre personne. Il me dit beaucoup de bien de cette entreprise.
« Vous y étiez presque. C'est un peu plus loin sur votre droite ». 3 n + 2
Je le remercie vivement. Effectivement pas le temps de souffler que j'arrive déjà. p (A) = – ( ----- )
4 n + 3
J'ouvre la porte.
Une dame très âgée, avec ce que je suppose être sa fille, presque aussi âgée que la mère, choisissent une plaque. Puis les lettres à mettre dessus. Je ne connais que depuis peu de temps le monde des pompes funèbres mais je sais que cette toute petite plaque doit coûter à peine une dizaine d'euros et pour le libellé six euros maximum. J'ai envie de dire tout ça pour ça ! Elles hésitent, elles changent.
Le vendeur est très professionnel.
J'attends un court instant, peut-être une minute, quand une jeune fille apparaît.
« Monsieur ? » Elle m'interroge du regard. « Un dé à coudre
Je lui signifie que c'est au sujet d'un devis. rempli de tourbillons de rien :
« C'est pour une personne en fin de vie ? ». C'est l'humanité. »
Je réfléchis... J'avoue n'avoir rien prévu... Je suis un peu déstabilisé... René Barjavel.
« Oui ».
Elle m'invite à rentrer dans un bureau. Elle m'interroge sur la personne et quand je lui dis que c'est pour moi je ne vous raconte pas la tête. La pauvre, elle s'excuse « Je n'avais pas compris.
-Mais il n'y a aucun mal madame ».
Je lui dis ce que je souhaite. En fait comme Angélique, le premier prix.
J'ai préparé une mini liste : Cercueil, capiton, porteurs, mise en bière, véhicule, crématorium, urne, marbrier, chambres froides et taxes. Pendant qu'elle rédige le devis, à l'ordinateur bien sûr, je lui pose quelques questions.
« Ah bon, deux porteurs suffissent ?
-Deux jours facturés pour la chambre froide quel que soit la durée totale. Un forfait, d'accord ?
-Vous êtes sûr que l'on peut enterrer l'urne sans enlever le monument ?
Elle demande confirmation à son patron.
« Oui c'est possible. Quel cimetière ? Oui, oui pas de problème ».
La jeune fille est vraiment très à l'écoute et pleine d'empathie, j'en profite pour lui demander des renseignements sur plein de sujets : L'urne, la toilette...
Le devis est fini. Elle va demander à son patron si elle n'a rien oublié puis revient avec le devis. Elle m'explique tout de A à Z. Comment tout a été prévu, le déroulement de chaque étape et m'assure par la même occasion
« Avec cette somme personne n'aura rien à payer. » « Je sais que si on ne s'occupe pas
C'est tout compris. Le devis s'étale sur deux pages. de son passé, un jour c'est lui
qui s'occupe de vous. » JC Oates.
D'abord sur la première page l'ouverture du dossier, la house sanitaire biodégradable, l'admission pour le funérarium, les deux journées en chambre réfrigérée prévues quel que soit le nombre réel de jours passés et la mise en bière. Elle me signale une remise exceptionnelle pour les porteurs lors de la mise en bière proprement dit.
Ensuite, on passe à la deuxième page, la plus chargée.
Elle m'explique « J'ai pris, comme vous me l'avez signalé, le premier prix. Le cercueil plus les plaques d'identités, l'une pour le cercueil et l'autre pour l'urne, coûte 375 euros TTC ».
Waouh, je ne me souviens plus de tous les prix sur l'ancienne facture mais j'ai souvenir quand même du marbrier à 250 E, des porteurs à 500 E et des brouettes et surtout du cercueil à plus de 800 E.
C'est plus du double. Et pour le prix d'une seule plaque, sur l'ancienne facture une seule apparaît, c'est 135 E alors qu'ici elles sont à 29 E, tout ça dans le même package.
Elle vient de poser le devis sur le bureau, qui plus est face à moi.
Je vérifie rapidement que le total cercueil plus les plaques sont bel et bien à 375 E. C'est le cas, force est de le constater. C'est fou ça, non ?
Il reste quatre grands chapitres très détaillés sur la mise en bière, la cérémonie avec les deux porteurs, le transport puis pour terminer l'inhumation.
Comme j'ai désormais le devis sous le nez je suis chaque chapitre, pas à pas, mais je ne peux m'empêcher de voir en bas à droite le montant total du devis TTC.
J'hallucine ! Attention il faut s'accrocher, ou s'asseoir.
Au final, la facture qui coûtait à l'origine 3918 E chez un ami ne coûte plus désormais que 2269 E sans connaître personne. Et qui plus est de nombreux services sont présents tels que le capiton, la toilette...et puis un devis qui en est vraiment un... et puis...
Je remercie très chaleureusement cette jeune femme et cette dernière de me recommander.
« J'espère vous revoir le plus tard possible ».
Je trouve ceci très gentil. Ces gens-là sont vraiment à recommander, aussi bien mon intervenante que les autres employés ou le patron, on a une totale confiance avec ces gens-là.
Presque envie de rajouter : « On se sent entre de bonnes mains »
« Le temps d'apprendre à vivre,
il est déjà trop tard. » Louis Aragon.
Il est bientôt midi, je rentre manger.
A l'intérieur du bus j'ai déjà tout prévu pour l'après-midi à venir. Je mange et dans la foulée je reprends mes deux bus pour me rendre au 5, rue du marché. Cela tombe très bien c'est la même direction que pour le rendez-vous avec Joëlle à 16 H30.
Arrivé chez moi, je décompresse et décide de m'octroyer une véritable pause. Je revois mes plans.
Si je décide de repartir vers 13 H 30 je devrais arriver sur place une heure après. La discussion qui devrait-être assez animée devrait durer un peu moins d'une demi-heure. Si je rejoins le rendez-vous avec ma sœur je devrais être là vers 15 H 30. Soit une heure d'avance. C'est long une heure, j'hésite.
Je profite de mon hésitation pour me souvenir que j'ai parfois regretté amèrement mon caractère trop impulsif. Ne devrais-je pas attendre « Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre » comme le précise ce fameux proverbe chinois. Philippe de Commynes me glisse à l'oreille « Je me suis souvent repenti d'avoir parlé, jamais de m'être tu. »
La patience... Je réfléchis. Pourquoi ne pas prendre un temps de réflexion ? C'est toujours une bonne solution, non ? Je décide d'annuler les pompes funèbres.
J'ai deux arguments à présenter : Si j'y vais je risque très probablement de m'engueuler et par la suite de déballer tout ce que je pense à Joëlle. Je l'imagine d'ici avec son mari et moi montrant le devis pour les obsèques, la lettre non datée, le partage, l'avocat, les factures... J'aurais sûrement ajouté « Mais vous êtes des fous dangereux, amoraux à souhait. Ça vous coûtait quoi de m'en parler. Je vous aurais laissé presque tout ». En effet, comme Alain je ne souhaitais pas de souvenir.
La grande différence avec mon frère c'est que contrairement à lui j'aurais voulu récupérer mes photos de classes, certaines photos de l'adolescente...Et où je retrouve Marcel à travers ce vieux refrain de Dave « Je ne voudrais pas refaire le chemin à l'envers et pourtant je donnerais cher pour revivre un seul instant. Le temps du bonheur à l'ombre des jeunes filles en fleurs. »
On dit souvent que « les cordonniers sont les plus mal chaussés » dans mon exemple ceci se vérifiait. En effet, autant j'avais pris des milliers de photos autant je me rendais compte que je n'en possédais quasiment aucune. Rien sur les grands-parents, rien sur les parents – sauf une prise dernièrement de la mère – rien sur des passages entiers de ma vie comme mes passages dans différentes radios, des photos sur lesquelles j'encadrais des enfants puis des adolescents lors de camps ou au sein des centres sociaux et aussi plein d'autres photos que j'avais gardées en mémoire.
Je tenais beaucoup notamment à un dessin.
Instant nostalgie : Je devais avoir vingt ans et j'encadrais une colonie. Avec une autre animatrice nous nous occupions du groupe des grands, les treize- seize ans, je crois. Tout se passait « Tranquille » hormis, comme souvent, quelques jeunes gens et là en l’occurrence deux frangines du groupe des « moyen »qui faisaient la loi depuis un certain temps. C'était assez rare de partager une activité et qui plus est un même autocar. Perso, je les trouvais un peu vulgaires mais bon...
Un jour, dans le car, les deux frangines, comme d'habitude dans le fond, crient, hurlent... Bref foutent le bordel à qui mieux-mieux. Normalement je laissais faire, pas cette fois-là.
Je les ai rejointes et là je les ai vraiment engueulées...Trop je pense.
On a parlé respect...Et puis du respect encore. Je me suis servi d'un vieux truc de prof « Ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais point... Ma liberté s'arrête là où commence celles des autres »
J'ai regretté par la suite. Mais bon, la chose avait eu lieu et puis on devait bien les encadrer et ceci en faisait parti, non ?
La colonie a continué son court. Je crois que les enfants étaient heureux, enfin la plupart.
Et puis, un jour il faut bien se séparer...
Dernier jour. C'est un peu l'effervescence. Tout le monde crie, hurle. Dans le car ça chante à tout va ! Bien sûr les deux frangines participent à la fête voire même elles en donnent le ton.
Et puis je les entends dire « Nous, on a fait des dessins pour nos moniteurs préférés. Et tout le monde n'en aura pas ! » Et les voici, tranquilles, circulant au sein du bus et arrivées face à un des six animateurs elles lui offrent ce fameux dessin. Elles continuent leur parcours et s'arrêtent à nouveau.
Au fond de moi j'ai pensé avec certitude « S'il n'en reste qu'un, je serais celui-là ».
Je me doutais bien qu'elles n'avaient pas oublié la fois du car. Je revêtais mon armure pour ne pas trop souffrir. J'ai fait celui qui lit, perdu dans ses pensées. Bien sûr c'était faux, et usage...
Devant moi, une ombre. Je lève la tête. Les deux frangines « Tiens, c'est pour toi ! »
Devant moi, un grand dessin effectué sur une double page. Devant moi, un clown. Un très beau clown, avec plein de couleurs. On voyait que ce dessin leur avait pris beaucoup de temps.
Je les ai imaginées. Seules devant, peut-être, la table de la cuisine avec comme seul moyen d'expression ces crayons de couleurs et ce marqueur trouvé dieu sait où ?
Oui, c'est vrai, elles avaient une grande gueule mais c'était peut-être pour masquer un manque...
J'ai pensé à ma famille. Une seule animatrice n'a pas reçu de dessin, j'étais malheureux pour elle.
Honnêtement j'aurai pu facilement changer de place.
Ces deux frangines m'ont étonné. Je me suis dit qu'elles avaient dû en parler entre elles et donc ceci n'avait pas servi à rien. Un temps j'avais pensé encadrer ce dessin et puis je ne l'ai pas fait.
Je l'ai abandonné chez ma mère. Comme un vieux jouet dont on ne se sert plus.
Au centre il y avait ce superbe clown, baigné de lumière, baigné de couleurs et un petit texte sur lequel elles avaient écrit au marqueur « Pour notre mono préféré »
Bien sûr que ce dessin n'a aucune valeur marchande mais pour moi il est d'importance pourtant.
Je le jure ! Pas devant les dieux mais devant moi, pour moi. 1
Qu'est-il devenu ? A la poubelle, au feu... y = I n 2 + --- x
2
J'avais aussi un grand sac rempli de soldats et de petites voitures que j'avais gagné lors de célèbres parties de billes dans la cour de récréation. Des billes oubliées par les autres gamins de l'école et que j'avais récupérées. La photo avec Joëlle et Alain à la sortie de l'église, main dans la main...
Des photos d'un autre temps... Avec Muriel aussi... Avec Muriel surtout...
Mes courriers que je lui avais envoyés, ces courriers qu'elle me volait aussi...
L'album de Brassens, celui sur lequel on trouvait ce poème « Les passantes » ... Un poème tellement beau que je ne peux m'empêcher de me faire plaisir à travers un court extrait :
Un texte d'Antoine Pol :
« Je veux dédier ce poème.
A toutes les femmes qu'on aime.
Pendant quelques instants secrets.
A celles qu'on connaît à peine.
Qu'un destin différent entraîne.
Et qu'on ne retrouve jamais...
A tous ces bonheurs entrevus.
Au baiser qu'on n'osa pas prendre.
Aux cœurs qui doivent vous attendre.
Aux yeux qu'on n'a jamais revus ».
Un album qu'ils ont dû jeter car sans aucune valeur aujourd'hui. Dans le meilleur des cas il a dû rejoindre les vinyles de la Croix Rouge, non ?
Avec le temps j'aurais peut-être rajouté la télévision – C'est moi qui ai payé la part de ma sœur pour l'anniversaire des soixante-dix ans de la mère. J'aurais pu normalement, non ? - surtout depuis cet été où ma télévision s'est définitivement tue et mon obligation d'investir dans une nouvelle.
Peut-être le frigo également, la porte du congélateur m'est restée dans les mains. En fait c'est un peu faux, à l'époque de ce vidage d'appartement aussi bien la télévision que le frigo fonctionnaient très bien donc je n'aurais eu aucun intérêt à y prétendre. Je crois que tout ceci aurait pu tenir dans un sac mais on ne m'a pas laissé le choix J'aurais sûrement fini en disant « Avant notre passage devant le notaire réfléchissez bien. J'attends une proposition à la hauteur des irrégularités rencontrées et s'il reste de l'argent sur les comptes je vous conseille de tout donner à Bibi . Ce n'est plus l'heure de réfléchir. C'est l'heure d'agir, de passer à l'action. La balle est dans votre camp ».
J'ai bien fait d'annuler le rendez-vous des pompes funèbres. D'abord ceci va me permettre de réaliser d'autres devis et peut-être confirmer qu'un marbrier n'était pas nécessaire. Puis montrer que l'ensemble de son devis, puis sa facture, ne ressemblent en rien aux autres, aussi bien sur le fond que sur la forme. Et enfin, établir un véritable plan.
Je vais faire ma petite liste pour mémoire, si j'étais parti sur le champ j'aurais oublié des choses.
Émil Cioran me soutient « Dans l'édifice de la pensée, je n'ai trouvé aucune catégorie sur laquelle reposer mon front. En revanche, quel oreiller que le chaos ».
« Je crois que philosopher, c'est anticiper. »
-------------------------------------------------------------- Michel Serres.
C'est juste avant quinze heures que je décide de m'en aller, j'ai pris trois grands sacs au cas où...
J'arrive il est seize heures.
Juste à côté de la caserne de pompiers, un bout de parc. Comment appeler ça autrement ?
C'est un coin avec de la pelouse synthétique sur une vingtaine de mètres carrés. Dessus deux petits bancs, pour deux personnes maximum. Ça fait presque intime.
Juste à côté un énorme arbre, lui n'est pas une imitation, et grâce à lui une ombre très agréable. C'est vrai qu'il fait très chaud maintenant. Pas un nuage à l'horizon, c'est très agréable. En plus, de là, on a vu sur la seule route en circulation. Normalement je vois tout.
On est si bien, avec ce temps superbe, que je ne vois pas ce temps filer. Je regarde par deux fois l'heure. J'ai la flemme de me bouger. Et puis je vois bien d'où je suis. Et puis vont-ils venir seulement ? Bon juré, je me lève dans cinq minutes. Comme dans un rêve j'ai l'impression que l'on m'appelle. Je dois rêver. Je dois me lever.
C'est une voix féminine qui arrive à mes oreilles, je reconnais, cette fois ci, mon prénom.
« Tu ne nous as pas vus ? ». C'est Joëlle.
Quand je lève mes fesses j'ai la sensation de peser douze tonnes.
Elle ajoute « Ça fait un moment qu'on est là. Heureusement que je t'ai vu ! »
J'embrasse ma sœur, enfin je crois, et serre la main à son mari. Je suis littéralement crevé, un de ces coups de pompe. Je ne dors pas assez en ce moment, je le sais, je suis reparti sur des cycles d'environ trois-quatre heures.
Le coffre est grand ouvert et moi j'ai dû mal à garder les yeux dans la même position.
Joëlle me tend une grande sacoche « Tu verras, je crois qu'il y a un peu de tout ».
J'ouvre. Oui, peut-être... Je suis à côté de mes pompes, c'est sûr !
A cela il faut ajouter six cartons. Je dois faire un choix mais je me sens tellement fatigué.
Je décide, sur les conseils de ma sœur, d'en abandonner deux, des factures EDF et sur les versements de sa retraite. Je ne me vois pas rentrer chargé comme un âne. Je pense notamment à ma fichue côte. Je ne sais même pas ce que je vais faire de tout cela...
J'ai au total un grand sac d'une main et un autre identique de l'autre et en plus cette sacoche que je garde sous le bras. A l'intérieur de chaque sac, deux cartons pleins de factures surtout.
Depuis mon arrivé sur les lieux, et même dans le bus, j'avais gardé en main un morceau de papier sur lequel j'avais noté deux choses importantes à dire à ma sœur : Prendre un nouveau rendez-vous et au sujet de l'engueulade avec la mère. Je ne le sens pas de parler de la mère devant son mari mais pour le nouveau rendez-vous je me dois de le fixer en accord avec ma sœur.
« Au fait Joëlle, j'aimerais pouvoir te joindre dans le courant de la semaine prochaine – elle ouvre des grands yeux – oui j'attends un coup de fil important soit lundi soit mardi.
-Ah bon, mais comment ça ?
-Pour l'heure je ne peux ni confirmer ni infirmer, je dois attendre. Mais à partir de mardi, au plus tard mercredi, je pourrai t'en informer avec plus de précision ». J'ai l'impression que son mari m'observe avec un regard que je qualifierais de « Noir, comme du Soulages » A part que là il n'y a pas, ou peu, de nuances ou de textures particulières. C'est noir !
Je sens la peur chez ma sœur. Elle semble déstabilisée et tente de préciser « C'est quelqu'un des bureaux ? » Traduction : C'est quelqu'un d'important, c'est qui ? Oui, je sens sa peur.
Elle ajoute « T'as vu cet hiver, David t'a remis un courrier ». Je ne sais plus si j'ai parlé de date mais je n'ai pu m'empêcher de dire « Cet hiver, ça m'étonnerait » Je parle trop, je dois partir.
Je les remercie d'être venus, confirme mon appel et repars avec mes deux sacs et la sacoche.
Je remarque une chose au passage : Personne ne m'a proposé de me raccompagner...Même un temps. Alors j'ai repris mes deux bus et ma fichue côte. Je suis rentré très tard et très fatigué.
En rentrant chez moi j'ouvre la sacoche. C'est plein de trucs. On ne sait pas par quoi commencer !
Je prends le premier document venu. C'est une double pages, format A4, avec des petits carreaux.
Je reconnais de suite l'écriture de ma mère.
Dès le début de ma lecture je découvre qu'elle y a noté des choses qui ne la concerne pas. Des choses sur ma vie que je tenais secrètes. Enfin, je le croyais. Je tombe des nues, nu comme un vers. C'est bien pire que tout ce que j'aurais pu imaginer.
C'est bien William Sheller qui affirmait « Maman est folle ! » « J'avais grandi dans une famille
décomposée, avant de décomposer
la mienne. » Frédéric Beigbeder.
Moi, pour l'heure je m'imagine comme le raté de la famille.
Je pense comme Pierre Mérot « Que chaque famille se doit d'avoir un raté : Une famille sans raté n'est pas vraiment une famille, car il lui manque un principe qui la conteste et lui donne sa légitimité ». Je me souviens bien l'avoir dit « en guise d'introduction » dès le début de notre aventure mais j'ai besoin de me le répéter. Je ne sais même pas pourquoi...Pour m'en persuader, peut-être ? Je n'en sais rien.
Christian Bobin parlait dans « L'inespérée » d'une femme. Je me permets de changer femme par homme et elle par il. Alors cela devient « Cet homme, la famille n'en veut plus. Il n'a pas de place chez nous : qu'on lui enlève son visage et son nom, qu'on l'efface de nos mémoires. Il n'aura plus de place que dans le silence. »
« Ce ne sont pas les coups que nous avons pris qui comptent,
mais ceux auxquels nous avons survécu. » Stephen King.
A noter :
Depuis un mois, nous étions le vingt-deux avril, j'avais débarrassé de nombreux produits d'entretien et également beaucoup de livres pour pouvoir accéder, sans problème, au robinet des WC.
J'avais ainsi mis de côté un ouvrage de Gisèle Harrus-Révidi, psychanalyste de son état.
Son livre s'intitulait « Parents immatures et enfants-adultes »
Je l'avais un peu oublié, perdu sur une pile de livres quand nos chemins se croisent à nouveau.
Elle expliquait qu'un bon entourage éducatif répond à trois critères « D'une part, il assure le maintien de l'enfant : celui-ci doit se sentir soutenu, avoir confiance...D'autre part, parallèlement à cette portance, le bébé est manié, « tripoté », palpé avec amour et tendresse. Enfin, une mère « suffisamment bonne » permet au bébé d'avoir l'illusion qu'il crée des objets dans la réalité matérielle. » Elle y donnait également de nombreux exemples, exemples souvent vécus à travers les expériences de ces différents patients. Quand je suis tombé, page 261, sur un récit appelé AMYGDALECTOMIE, ceci m'a interpellé, bien sûr, obligatoirement, heureusement encore, non ?
Elle y note le récit d'une patiente. En réalité, elle se met à sa place, fidèle miroir.
Elle avait quatre ans et elle accompagnait son papa chez le médecin.
Gisèle raconte « Bien sûr, je l'avais cru. Une fois arrivée, on m'a prise, soulevée, attachée dans un fauteuil, les pieds et les mains entravés par des lanières. Je hurlais et une dame m'a mis un appareil pour me maintenir la bouche ouverte. Le médecin m'a posé un récipient sur les genoux, puis il a sorti des ciseaux et a tranché à vif dans la gorge. De grosses boules de chair ensanglantée sont tombées dans le haricot, et je crachais ou vomissais du sang à m'étouffer sans pouvoir crier puisque j'avais la bouche coincée. Peut-être que je suis morte de peur à ce moment-là. Puis on m'a détachée et je n'oublierai jamais le médecin disant que l'anesthésie était dangereuse pour les enfants...Et la voix servile de ma mère riant « mais bien sûr, docteur. »
Je n'ai jamais compris qu'une mère puisse avoir un comportement tel, aucune identification ni à la souffrance, ni à la terreur de son enfant, pas la moindre compassion. « Tout le monde le fait » disait-elle alors qu'à ma connaissance un seul chirurgien utilisait cette méthode. « Je dramatise, j'ai honte mais j'ai souvent pensé que quelque chose était définitivement mort en moi ce jour-là. »
J'ai mis du temps pour savoir à quelle époque l'action s'était déroulée. Et puis j'ai trouvé.
C'était peu de temps avant Alain, deux-trois ans, l'action se déroulait à Alger.
« L'épreuve du miroir est toujours décisive. Encore faut-il
avoir le courage, non pas se regarder, mais de se voir. » Laure Adler.
-----------------------------------------------
Entendu sur France Culture.
Sur France Culture il y a beaucoup de rediffusions. Il faut dire qu'il y a de quoi...des archives par milliers et plus encore. Souvent, pour ne pas dire presque toujours, avant la diffusion de l'émission, une jolie voix féminine vous précise « Dans le cadre de... Je vous propose de retrouver l’interview de Untel. Une émission diffusée pour la première fois en … » Et là, vous voici en train de naviguer à travers plus d'un demi-siècle de mémoire radiophonique.
Là, quand je débarque, nous entrons dans les cinq dernières minutes.
Une présentatrice discute avec une psychiatre :
« On dit que la violence envahit notre société. En tant que psychiatre comment vivez-vous cela ?
• Vous savez si quelqu'un me hurle dessus, par exemple, cela déclenche en moi une peur. Vous savez je ne suis pas très courageuse.
• Mais si ceci se produisait, comment réagirez-vous ?
• Je ne vois qu'un seul discours à tenir, je lui dirais : Si vous continuez à hurler cela me fait peur et si j'ai peur, toute mon attention sera de me défendre. Mais comment ferais-je pour vous aider ? »
Le temps de penser « Bien joué la psy. Quelle réponse ! » Que le générique de l'émission retentissait
Je ne serais jamais qui était la psychiatre invitée pourtant j'ai aimé ces propos très pertinents.
2 3 4
--------------------------------------------------------------------- 1+z+z+z+z = O
Le vilain petit canard 2/3
… « Le pauvre caneton fut chassé de partout : Ses sœurs mêmes étaient méchantes avec lui et répétaient « que ce serait bien fait si le chat l'emportait, vilaine créature. » Et sa mère disait « Je voudrais que tu fusses bien loin » Les canards le mordaient, les poulets le battaient, et la bonne qui donnait à manger aux bêtes le repoussait du pied.
Alors il se sauva.
Il découvrit ainsi des canards sauvages, une vieille femme avec son matou et sa poule.
Personne ne le comprenait alors il partit encore plus loin...
Suite page X – Fin chapitre 39.
Commentaires
Enregistrer un commentaire