CHAPITRE 24

CHAPITRE XXIV. Parce que c'était moi, le retour. Où le narrateur se souvient. « L'imagination est un vêtement trop grand que les enfants mettent longtemps à remplir. » Stephen King. Mes premières vraies vacances j'avais seize ans. Avant je ne connaissais que les colonies, ces jolies colonies de vacances comme le chantait Pierre Perret situées au sein du département ou dans les départements limitrophes. Des souvenirs très bof de ces périodes qui s'étalaient sur trois semaines. Ici, on recherchait le grand air : On marchait dans les forêts, on faisait des cabanes, des jeux de l'oie version grand air et bien sûr les Jeux Olympiques et la kermesse. J'allais oublié une bonne dose d'ennui aussi. Ceux dont les parents travaillaient partaient eux aussi en colonies, parfois, mais la différence c'était les thèmes : escalade, rafting, théâtre... Nous on pouvait déjà s'estimer heureux. Pour les parents, enfin les miens notamment, c'était gratuit. Après il restait un mois et demi à attendre le retour des copains et enfin le rythme de l'école. La ville semblait déserte, vide de ses habitants. Je traînais mon ennui. J'étais seul. Et même si Victor Hugo déclarait « Tout solitaire devient un philosophe naturel » pour ma part j'évoluais surtout dans un monde de questions. Nous partagions la même interrogation, seule la formule changeait. Depuis j'ai pris l'habitude de dire « La philosophie c'est déjà se poser des questions ». Avec Yves, l'ami de ces premières vacances, cela faisait plusieurs mois que nous avions décidé de rejoindre la mer en vélo. Budget pour vivre pendant dix jours, misérable. Avec Yves nous étions des passionnés des mathématiques. Toute la classe l'appelait Einstein et Yves suite à notre rencontre, m'avait surnommé Von Brown. Ce sont les mathématiques qui ont fait que nous sommes devenus amis et toujours la tête dans les étoiles. L'époque des V2 et autres aventures... Je crois que ce qui m'a le plus étonné ce fut la réaction de mes parents. D'habitude, si je demandais quelque chose, c'était NON. Ferme et définitif. Même si un collègue m'invitait, tous frais payé, ça restait NON. C'est simple si un ami demandait à ma mère, j'avais honte de sa réponse.. Au loin aucune argumentation. Et bien là, personne ne m'a retenu, au contraire. Pour eux, n'être pas là, c'était le paradis. J'ai compris plus tard. C'est violent, non ? Léo Ferré disait « Qu'avec le temps tout s'en va... » C'est vrai, ici, je me trompe de temps. J'étais plus près des quatorze–quinze ans. Léo disait aussi « Même les meilleurs souvenirs ça t'as une de ses gueules » Je me souviens effectivement du financement du vélo et du budget. Combien de temps suis-je resté chez ce paysan ? Plusieurs semaines en tout cas. Les grandes vacances venaient de débuter, nous étions à cheval entre juin et juillet. Je partais le dimanche et revenais tard le vendredi. Quand j'ai eu fini la première semaine il m'a déposé dans un village et là j'ai pris un premier car. J'étais fourbu, mal partout. Je me suis revu, un soir au repas, impossible de retenir ma tête tellement j'étais fatigué et la voir échouer dans l'assiette de soupe et après le repas monter les escaliers qui menaient à ma chambre à quatre pattes avant d'essayer de me hisser sur mon lit... J'ai lutté pour ne pas m'endormir dans ce premier bus. J'ai quand même pensé que c'était chèrement payé ! Mais bon j'avais de l'argent. Peu c'est sûr mais au moins je découvrais le monde du travail. L'homme était entier mais c'est ce même homme qui un jour me dit « Tu vois je gagne ma vie en la perdant ». Cet homme était philosophe. Ce fut un de mes premiers cours. Nous étions en juillet, on travaillait face à face, le temps était superbe...J'avais presque l'impression d'être heureux. C'est sûr que ça me changeait de mes dernières vacances. Je n'avais pas bougé durant toute cette période. En fait, depuis deux ou trois ans, le temps des colonies et autres camps, c'était du passé. Je crois que l'on demandait une participation des parents, alors...STOP. Ce travail chez ce paysan c'était comme Joëlle et son restaurant, à l'instant je n'y avais pas pensé. Juillet passait telle une traînée de poudre. Une ou deux semaines pour se reposer un peu et août allait voir venir à lui deux cyclistes prêts à découvrir le sud. Et plus précisément le cap d' Agde. Puis septembre arriva. Au début la routine reprit de plus belle. On mangeait nos pâtes et le soir nos sandwichs, le dimanche petit pois-poulet-crème à la vanille. En fait chaque semaine ressemblait aux autres, les mois suivaient et les années. Et aucun extra, on n'a pas le budget. Les choses allaient changer, je déménageais. Je rejoignais l'internat de mon nouveau lycée. Je ne sais pas les arguments évoqués par ces parents là mais au final on leur donna raison. Je dis que je ne sais pas mais c'est un peu faux, ils ont dû dire, enfin ma mère, que j'étais dissipé, difficile à vivre et que l'internat était sûrement un bon choix pour pouvoir étudier. Et moi je ne pipais mot, comme résigné par avance. Ces deux ans dans cet établissement se résument en un exemple. Je terminais un stage chez un maraîcher et le fils de l'exploitation me proposa de m'emmener voir ma mère à l'hôpital. Il est des images que l'on souhaiterait voir disparaître, hélas, elles restent trop fidèles. Je montrais à ma mère ce que j'avais réalisé durant ce stage ainsi que mon bulletin de notes. Le fils de l'exploitation dit « Il travaille très bien dans notre entreprise et en plus, au niveau scolaire, les notes sont excellentes ». Je faisais celui qui regarde par la fenêtre mais j'ai bien vu dans le reflet ma mère faire la moue, pour ne pas dire plus, avec les yeux au ciel comme pour dire « C'est gentil à vous mais il reste un crétin, non ? ». J'ai eu honte. Nous sommes partis. J'ai souvenir que nous avons parlé d'autres choses alors qu'il me raccompagnait à la voiture. Je crois que je regardais mes pompes. A cette date je ne connaissais pas Alain Ayache et encore moins cette citation « Il n'y a pas de honte à perdre ou à échouer. La honte, la seule qui puisse nous faire honte est d'être inférieur à nous-mêmes ». La honte, oui. Cette honte, ma honte. « Le vrai pauvre, le grand déshérité, c'est celui que personne n'écoute. » Jacques Chancel. Durant toute ma scolarité une seule fois ma mère m'a aidé, c'était à l'école élémentaire. En classe on travaillait sur les opérations de l'addition à la division. Pour l'addition, la soustraction et la multiplication pas de problème. Mais pour ce qui était de la division, là c'était comme l'on dit la perception du maillot de bain, le grand plongeon dans l'inconnu. Et là, ma mère joua vraiment son rôle. J'étais sur la table de la cuisine, c'est là que je faisais mes devoirs, j'ai sorti mon cahier avec les exercices et j'ai cherché à comprendre. Ma mère traînait dans la cuisine, je ne sais plus ce qu'elle était censée faire, elle était là dans mon dos. Je crois que c'est sa curiosité qui a fait que j'ai senti son regard sur mon cahier. J'ai posé la question qui me taraudait depuis longtemps et à ma grande surprise elle m'a répondu. Elle a prit du temps. Elle m'a montré. J'ai compris. Ceci a peut-être duré un quart d'heure mais ce fut intense, du jamais vu en réalité. J'ai vu qu'à deux on pouvait être plus fort. J'ai vu surtout une vraie mère, une maman, quelqu'un qui vous veut du bien. Hélas, ceci n' a pas duré. A part une ou deux récitations déclamées à toute vitesse, ma mère m'a oublié. Elle n'aimait pas que je lui parle de l'école, le reste aussi d'ailleurs. Je ne pense pas me tromper en disant qu'elle s'en foutait royalement. D'ailleurs, peut-être un an plus tard et toujours en école élémentaire, alors que j'essayais de comprendre les mathématiques modernes, toujours sur la table de la cuisine, elle jeta un œil par dessus mon épaule et déclara « Oulalalala qu'est-ce que c'est que ça ? - Des maths modernes, rétorquais-je. Oulala, je ne connais pas ça. Alors là, je ne vais pas pouvoir t'aider ». Pourquoi ne pas essayer de comprendre. On aurait pu ensemble, non ? Une chose est sûre, elle oubliait que cette aide dont elle parlait se comptait en minutes. En tout cas moins d'une heure. J'ai eu une mère presque une heure pour quinze années de scolarité, qui dit moins ? Sénèque disait « En suivant le chemin qui s'appelle plus tard, nous arrivons sur la place qui s'appelle jamais ». ------------------------------------------------------------ Un jour, j'avais onze ans, j'ai été invité à un anniversaire. C'était presque comme dans les films. On était assis autour d'une grande table avec plein de jus de fruits et autres sodas, quelqu'un a tiré les rideaux. Une personne, peut-être sa mère, est apparue de la cuisine avec un énorme gâteau. Il y avait même des bougies. La scène me semblait irréelle. C'était la première fois que j'assistais à un anniversaire. Ce n'est pas que je ne sois jamais invité mais c'était toujours pareil « Il ne pourra pas être là ». Bien sûr je n'avais pas mon mot à dire. En réalité, comme d'habitude, je n'avais rien à faire mais c'était ainsi. Au final c'était même la double peine, non seulement  « je n'étais pas là » mais en plus je devais rester chez moi. Alors je me retrouvais là, sur ma chaise, à attendre que les secondes succèdent aux minutes, et les heures de s'écouler, de s'écrouler. En silence...comme absent. « Seul, on ne s'entend plus vivre... » affirmait Jacqueline Dupuy. « Trois mille six cents fois par heure, La Seconde chuchote :Souviens-toi ! » C. Baudelaire. Mais alors pourquoi cette fois ci ? La réponse, j'habitais la même allée. Nous étions les voisins du dessus. La maman d'André avait beaucoup insisté...J'aurais aimé dire ma joie mais elle fut de courte duré. Quand je rejoignais mes parents j'étais déjà malheureux. J'avais honte mais je n'avais pas de cadeau. Je ne savais pas. Mes parents ne m'avaient rien dit. On n'avait pas les codes, je n'avais pas le code. Je m'en voulais même si je savais, au fond de moi, n'être pas le seul fautif. Pourquoi faisaient-ils ça ? Pour économiser un cadeau, une babiole ? Je n''ai jamais osé demander. Ce que je sais par contre c'est que pendant dix ans je n'ai plus jamais revu cette scène. De toute façon je n'y étais pas à ma place. J'ai, ou on m'a, évité une honte programmée. On n'avait pas les codes. Un autre endroit où je ne pouvais trouver ma place, celui des concerts. Ados, on voudrait, moi je ne pouvais pas. Manu, un ami, un ancien camarade d'école, allait régulièrement en concert. Gérard Depardieu, en parlant d'amitié rappelait « L'amitié, c'est un point d'interrogation. L'amitié n'existe peut-être que dans l'enfance. Les amis, c'est ceux avec qui on grandit » Nous n'étions encore que des enfants, et je rêvais ! Un jour il m'invite à les rejoindre. Il passera demain à dix-neuf heures. Ma mère a ouvert la porte. Elle a dit non. Ma mère a refermé la porte. Fin de l'aventure. Avec le temps je me suis dit que ce n'était peut-être pas plus mal car ce jour là, comme tous les autres d'ailleurs, je n'avais pas d'argent. Même pas de quoi payer ma place. Je ne savais pas, je n'avais pas prévu. J'ai, ou on m'a, évité une honte programmée. On n'avait pas les codes. « Un ami est celui qui vous laisse l'entière liberté d'être vous-même. » Jim Morrison. Manu, c'est ce que l'on appelle un ami d'enfance, un vrai. On s'est toujours connu de la maternelle à l'école primaire. Et puis nos routes se sont séparées...Mais, c'est toujours avec plaisir que nous nous retrouvons au fil du temps. Certes les périodes se font plus espacées. Manu et son amour du rock ! Sans lui je n'aurais aucune culture musicale. C'est dans sa chambre que nous écoutions les Beatles, les Who, les Stones et aussi Marquis de Sade. Dans cette chambre qui débordait d'amour, là, à ce moment précis, j'étais bien. Sa mère, qui travaillait à domicile en qualité de couturière, rentrait parfois après avoir déposé ses modèles chez son patron. Elle était toujours gentille avec nous. Manu n'a pas connu son père, je crois qu'il en a été toujours malheureux. Sans jamais rien n'en dire. Sa mère faisait le maximum, dans la limite de ses faibles moyens, pour lui faire plaisir. J'aurai tout donné pour être à sa place, en même temps cela ne me demandait pas grand chose. Avec le temps j'ai eu l'impression qu'il en voulait à sa mère. Le jour où j'ai appris son décès je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire « Tu sais, un jour j'étais avec ma mère, et à travers les mots de ta mère j'ai senti un très grand amour et quelques soucis aussi. C'est sûr elle t'aimait...Peut-être à sa façon » Quand je repense à tout ça...Je nous vois devant son immeuble. C'est, je le suppose, la fin de l'été et face à nous un homme. Un vieil homme ? Forcement, à dix ans, on est toujours vieux, non ? J'aime bien ce vieil homme. Toutes les années, à la même période, il est là, face à son arbre. On dirait comme un druide, à par que là ce n'est pas du gui mais du tilleul. Il est là en train de cueillir ses  « fleurs » et notamment sa bractée et je ne sais pas pourquoi je trouve cela rassurant. Il m'explique comment il faut s'y prendre et puis, à chaque fois, je lui pose la question qui me taraude : « A votre avis, il est quelle heure ? » Alors il monte sur la plus haute marche de l'escabeau et observe le ciel. J'aime bien parce qu'il explique. « Tu vois le soleil comme il descend vers l'horizon. Normalement il ne va pas être loin de dix-neuf heures » Alors je remercie le monsieur et rentre vite chez moi. Il a dit vrai ! Chaque fois je suis comme sidéré. Pas une fois j'ai pensé qu'il avait regarder l'heure juste avant. Pour moi, il était tout bonnement merveilleux. Et puis c'était peut-être vrai, non ? « Je veux tracer des traits d'union entre tous les points de suspension de la planète. » J. Higelin Que peut-on attendre de parents qui font, au quotidien, toujours la même chose ? Voici la journée type : Lever six heures trente. Petit déjeuner comme toujours à tour de rôle. Le père et la mère rejoignent leur canapé pour attendre onze heure. Parfois ma mère fait un peu de ménage mais comme ici personne ne fait le fou...Parfois ils écoutent la radio, ma mère lit le journal sur la table de la cuisine et le père, un peu plus tard, regarde quant à lui les photos et autres dessins notamment d'humour. Onze heures, le père fait cuire les pâtes. Onze heures trente repas autour des pâtes. Des pâtes à rien et dans le meilleur des cas une noisette de beurre. Parfois le père fait un régime alors on fait des pâtes sans sel. Des pâtes, trop cuites, sans sel, sans rien. C'est dégueulasse ! _ 2 On aurait pu mettre du sel dans les assiettes. Et bien non, c'était ainsi. V 2 ----> x . 2 = 0 Midi, ils regardent la télévision et notamment le journal. L'après midi le père va se promener, retour prévu vers les dix sept heures. Pendant ce temps la mère regarde une série, on diffusait notamment Columbo ou les Incorruptibles. A dix-huit heures sandwichs, bien sûr à tour de rôle. A dix-neuf heures on allume la télévision. Fin de la journée. Et ainsi les journées s'enchaînaient sans fin.Tous les jours se ressemblaient même Noël ou le jour de l'An. Mais que pouvions nous faire ? Nous n'étions que des enfants et en plus respectueux malgré aucune éducation. On avait pleinement conscience de tout. Je sais, par exemple, que je n'ai jamais eu de doudou et très vite on m'a dit de ne pas sucer mon pouce. Encore une fois la double peine. Une insécurité de plus et aucun droit ne serait-ce que pour se rassurer. « La pièce était-elle ou non drôle/Moi si je tenais mal mon rôle/C'était de n'y comprendre rien... » Louis Aragon. Ma mère sortait de chez elle seulement trois fois par semaine. Deux mâtinées pour se rendre au marché, les courses dans les supermarchés on s'en chargeait avec bien sûr le ticket de caisse obligatoire et le dimanche après midi pour se rendre chez ses parents à l'autre bout de la ville. Alors pourquoi n'avoir rien fait ? Parce que nous n'étions que des enfants, c'est la honte qui nous interdisait de tout dire. On n'accuse pas ses parents ! Des exemples de maltraitance j'en ai déjà signalé beaucoup au sein de ce texte et je pourrais les multiplier sans effort mais quand je pense à ces dix dernières années, c'est le pompon. Je me dis que j'ai voulu être bon et par mauvaises habitudes ceci s'est transformé en éternel bon con. Pourtant là aussi les exemples furent nombreux. Le coup de l'ascenseur par exemple. Dans la tour où elle résidait il y avait deux ascenseurs. Un petit pour maximum deux ou trois personnes et un très grand. Avec son déambulateur nous prenions obligatoirement le plus grand. J'arrivais le matin et j'appuyais sur l'ascenseur. A chaque fois le grand était bloqué dans les étages alors je prenais l'escalier pour rejoindre l'étage et rapportais l'ascenseur désiré. A chaque fois ? Oui, chaque fois. Bizarre, non ? Le coup des infirmières. Chaque fois je lui disais « Dis à tes infirmières de passer de bonne heure, après les courses je voudrais prendre du temps pour moi ». Et chaque fois on attendait, après c'était trop tard, je n'avais plus de temps pour moi. Souvent quand j'arrivais chez-moi elle m'appelait « Tu n'as pas fait attention mais tu as oublié ça ou ça, tu reviens quand ? ». Là encore la liste pourrait-être sans fin. Et dire que je ne saurais jamais la vérité sur Alain. A t-il bel et bien dit « Si mon frère s'occupe du déménagement seul je lui donne ma part ». Mais comment aurais-je fait ? Le frigo, la cuisinière, le buffet énorme... Et mes deux équipiers d'enfance. J'ai bien peur qu'il n' y ait plus d'esprit d'équipe du tout. Y en a t-il déjà eu auparavant ? J'aimerais crier, j'aimerais hurler « J'accuse ! ». FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. A SUIVRE...

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