CHAPITRE 7

CHAPITRE 7 Samedi 14 avril, 14H. (Deuxième acte, la suite) Une histoire de deuil, suite. « Lorsque j'ai entrepris d'écrire ces vies, c'était pour autrui ; mais si je persévère et me complais dans cette tâche, c'est à présent pour moi-même. L'histoire est à mes yeux comme un miroir... » Plutarque « La vie de Timoléon. » Je suis dans ce car qui va me déposer un arrêt avant le terminus et je navigue entre Plutarque et Cioran et notamment ce livre que j'aime tant, à savoir «  De l'inconvénient d'être né. » Cioran ne laisse personne indifférent. Certains aiment sa profondeur, pour ne pas dire son désespoir, d'autres aiment son humour. Les deux ne font-ils pas partis de la même famille, celle de la vie et ce dernier d'ajouter « J'ai tous les défauts des autres et cependant tout ce qu'ils font me paraît inconcevable. » Je regarde au loin ce paysage... mais en réalité je n'arrive pas à fixer mon attention. Je repense, c'était il y a de cela presque quinze ans. La mère venait tout juste de déménager. Pendant les deux premières années je ne venais que trois ou quatre fois par an car la famille Jusseron s'occupait du quotidien. C'était avant que je ne m'implique et ces dix ans qui allaient suivre. Angélique, comme toutes les semaines me donnait des nouvelles et puis ce drôle d'appel. Elle m'avait surpris, c'est le moins que l'on puisse dire. Pour preuve je me souviens exactement de ses mots « Tu sais, avec ma mère, on voudrait lui mettre les points sur les I. » Les points sur les I ! La formule m'avait choqué. Et d'ajouter «  Tu sais, vu les rapports avec le paternel, ma mère se demande si elle ne serait pas née d'une autre union. » J'avouais tomber des nues mais comme souvent je n'ai rien dit. Puis elle reparla du père en des termes peu élogieux. Puis de la mère, idem. Je ne savais pas si elle en avait déjà parlé à Alain, je n'ai pas pensé à lui demander, mais je me souviens lui avoir dit «  Non. Pas la peine de reparler du passé. Qu'est-ce que cela pourrait apporter sinon de la peine ? A quoi bon reparler de tout cela alors que la fin de vie approche. » Et moi, qui dix ans plus tard allais les mettre ces fameux points sur les I, lors de ce fameux mois de février. Certes, pas au sujet de Joëlle mais en remettant en cause leurs rôles de parents et plus tard, loin du père, de son honnêteté. Comme quoi la vie... « Je donnerais l'univers entier et tout Shakespeare, pour un brin d'ataraxie (1)... La grande chance de Nietzsche, d'avoir fini comme il a fini. Dans l'euphorie. » A Cioran, toujours lui. Je me souviens d'un commentaire sur Internet de Sylvie, suite à la rediffusion d'un interview avec Emil Cioran sur France Culture où elle notait notamment «  Cioran comme la majorité des humains ne s'est jamais remis du « Paradis perdu » de son enfance. » De son enfance ou de la vie, j'ai comme un doute soudainement. Ce qui tourmente les hommes ce n'est pas la réalité mais les opinions qu'ils s'en font. » Épictète. Les essuies glace du car couinaient le long du pare-brise. La pluie n'était plus qu'un lointain souvenir. Je reconnus ce petit village, juste avant la traversée d'un pont et ce court d‘eau en dessous. Je fus surpris en voyant devant mes yeux un comique aujourd'hui disparu et qui rappelait « Quelle est la différence entre une mère juive et un pit-bull ? A la limite, le pit-bull, lui, peut vous lâcher ». Une des nombreuses histoires signées Élie Kakou à l'époque de « La vérité si je mens. » Ma mère n'était pas juive mais elle savait très bien nous étouffer. J'avais expliqué ceci à un ami. Je lui avais raconté ma descente aux enfers et tout le reste. C'est d'ailleurs la seule personne à qui j'en ai parlé. Lui m'avait dit « Une mère ça comprend. Tu devrais lui en parler et demander de l'aide. » Je me souviens lui avoir dit « Tu sais, ma mère est un peu spéciale » Je n'avais pas voulu argumenter davantage mais cet ami avait persisté. Je n'ai pas voulu lui dire que ma mère m'aurait traité comme un enfant. Aujourd'hui et depuis que j'avais remplacé mon frère j'avais une certaine liberté. C'est moi qui remplissais le frigo alors quand je le voulais je pouvais l'ouvrir pour récupérer un morceau de fromage ou un fruit. Je voyais bien ma mère faire la moue mais elle ne disait rien. Je savais que si je lui demandais une quelconque aide j'allais redevenir cet enfant et ne plus avoir aucune liberté. Pour moi ceci me paraissait tout bonnement impossible. J'appuyais sur le bouton pour avertir le conducteur. Je fis quelques pas avant de m'engouffrer cette fois-ci dans le bus du réseau de la ville. Direction, le cimetière ! « Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance. » De l'inconvénient d'être né. Courbure espace-temps 8 r G N G = --------- T, Opérations de Pauli. 4 C d H ( t ) I Y ( t ) > = i h ----- I Y ( t ) > dt X: I O > -----> I 1 > Z : I O > -----> I 0 > Y= ixz : I O > -----> i I 1 > I 1 > -----> I O > I 1 > -----> - I 1 > I 1 > -----> - i I O > « Tout me montre que l'homme dans sa complexité demeure un être de chair, de sang, d'envies, de fantasmes, de joies, de rêves, de passions. Il aime, hait, déteste. Il désire, se révolte, découvre la paix, hurle sa douleur, pleure, rit, s'alarme... Ainsi va l'être humain. D'où sa richesse et la difficulté de vivre ». Alexandre Jollien « La construction de soi. » (1) Ataraxie : Quiétude absolue de l'âme. A SUIVRE …
Depuis l'autocar je regarde au loin ce paysage... Mais en réalité je n’arrive pas à fixer mon attention. Les essuies glace du car couinaient le long du pare-brise. La pluie n'était plus qu'un lointain souvenir. Je reconnus ce petit village, juste avant la traversée d'un pont et ce court d'eau en dessous. Nous étions le 14 avril à 14 heures et pour l'heure le pont attendait des jours meilleurs pour se fleurir. L'été, c'était tellement beau. Tous ces végétaux qui réinventaient et recouvraient ce pont. Ah, l’Été !

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