CHAPITRE 6
CHAPITRE VI
Parce que c'était elle...
A la recherche d'une sœur.
Quand je pense à ma sœur je revois bien sûr ce fameux shampoing, très matinal, au dessus de l'évier de la cuisine. Dans notre famille la propreté ce n'était pas vraiment notre point fort.
Les cheveux c'était surtout comme une évidence.
On forçait Joëlle à avoir les cheveux courts, un peu comme un garçon pourtant courts ou pas on voyait de loin leurs états : sales et coupés un peu n'importe comment et notamment depuis que ma mère avait acheté un peigne avec une lame de rasoir à l'intérieur.
Elle était devenue coiffeuse. J'ai oublié pour les autres mais pour ma part j'ai eu de sacrées sales gueules. Une fois, il m'a fallu près de deux mois pour retrouver une tête à peu près acceptable.
J'étais au collège, la honte !
Ce jour là – ma sœur avait dû préparer ça de longue date- il devait être six heures du matin.
Pas un bruit à l'horizon. J'entends ma mère se lever. Bizarre, d'habitude elle se lève toujours à six heures trente. C'est son heure pour commencer sa journée. J'attends qu'elle termine de déjeuner et, enfin, je peux me lever à mon tour.
Mais là ce n'est pas l'heure. Et puis des cris, la journée commence bien.
La mère « Mais c'est pas possible. Elle se lave les cheveux dans l'évier de la cuisine ».
Le père s'est levé.
Joëlle avait honte. Honte de la remarque de ses copines et aussi de la réaction de ses parents.
Elle avait pris le seul coin possible. La porte qui aurait dû servir de salle de bain couinait sans cesse.
Et puis la douche était condamnée, sauf pour laver les habits en fin de semaine, et le robinet du lavabo ne servait que pour la toilette des parents. Une casserole d'eau froide au dessus de la tête. Elle avait dû récupérer le shampoing lors d'une distribution gratuite, je suppose. Chez-nous, nous n'avions pas ce style de produit.
En tout cas, ça a bien gueulé... Tout ça pour ça. Tout ça rien que pour ça.
Être propre c'est un véritable boulot à temps plein, surtout quand l'adolescence arrive.
Quand je pense à ma sœur je vois surtout cette jeune adolescente en surpoids. Ceux que j'aurais dû appeler parents semblaient heureux de la chose. C'était la grosse, c'était juste avant la pute. Pour elle c'était l'enfer au quotidien. Je pense, mais je peux me tromper, que son internat lui a été peut-être profitable, voire indispensable pour garder le cap. Pour moi la honte m'interdisait tout. Je pense, au contraire, avec ses camarades d'école, la vie lui a paru plus facile. Ce n'était peut-être pas la plus jolie, et le surpoids y était pour beaucoup, mais c'était la chic fille, pas d'argent sur elle mais toujours sympa et joyeuse. Toujours prête à rendre service.
« L'enfance est le début de l'infini.
Sans elle, pas de boucle. Sans elle pas de futur.
C'est pour ça qu'elle dure pour toujours. »
Quand je pense à ma sœur je pense à un trognon de pomme. Et mes amitiés à Newton !
Je ne me souviens plus du passage de chacun autour du soi-disant dîner. A tour de rôle on mangeait nos deux portions, l'une avec du pâté et l'autre avec du fromage ou une vache qui rit et parfois en final un yaourt ou un fruit. Et puis on laissait la place au suivant, après avoir pris le soin de débarrasser ses miettes. On était seul devant une fenêtre où trônait un immeuble qui prenait tout l'horizon. Passionnant, non ? « Au suivant, au suivant ! »
De mémoire ma sœur était toujours en fin de peloton. La mère ou le père disait « De toute façon elle a des réserves la grosse ». Mais outre cette manière de parler, ce qui m'a choqué, et encore aujourd'hui, c'est ce trognon de pomme.
Quand arrivait son tour c'est là qu'on allumait la télévision, enfin les parents bien sûr.
C'était notre seule occupation avant d'aller se coucher. Alors si elle voulait voir l'émission en question il lui fallait se dépêcher et quand c'était le coup de la pomme – ce n'est pas chère une pomme, non ? - après le ramassage des miettes, elle fonçait, façon de parler, prendre place à l'extrême gauche du poste.
Au début, elle mangeait la pomme et laissait en guise de trognon trois ou quatre pépins sur un socle d'une pièce de deux centimes d'euros. Ça c'était au début. Mais cela n'a pas duré.
Allez donc savoir pourquoi, une nouvelle loi entra en vigueur.. Une spéciale pour elle.
Désormais aucun trognon de pomme ne devait rester sur la table du salon. Soit elle mangeait à la cuisine soit on supprimait la pomme.
C'est Joëlle qui a eu le dernier mot. A partir de ce jour elle mangeait la pomme et le trognon.
On pouvait entendre les pépins craquer sous ses dents.
Gödel : (y . z = x) ---> (y = 1 V z = 1)
Ces gens étaient des fous. Et nous ne disions rien.
Une simple histoire de méchanceté gratuite dont nous étions à la fois acteurs et spectateurs.
Une histoire de fous, au delà de toutes les limites, hors champ en quelque sorte.
Une histoire de fous et ne dit-on pas « Plus on est de fous et plus l'histoire se rit de nous ! »
« La beauté est dans les yeux
Quand je pense à ma sœur je pense à un beau black. de celui qui regarde. » Oscar Wilde.
C'était peu de temps avant son véritable départ.
Elle avait présenté aux parents, presque officiellement, un beau black. Je crois que c'est durant cet épisode qu'elle avait apporté un gâteau, un mille feuilles qui me paraissait énorme.
Ils avaient discuté ensemble.
Cet homme de couleur devait très bien parler et bien présenter, tout le monde semblait heureux.
Je me suis même surpris à penser que tout compte fait, peut-être, étaient-ils moins racistes que prévu. « Les racistes sont des gens qui se trompent de colère » disait Léopold Sédar Senghor.
L'histoire devait être trop belle... Et puis ça a fait crac !
Le lendemain, le beau black est revenu pour dire « qu'il se sentait un peu bête, pas honnête. Au début c'était un jeu et là il avait peur de faire une bêtise ». Il s'est excusé puis il est parti.
Je n'ai gardé aucun souvenir entre ce jour et celui du départ de ma sœur mais les connaissant je me suis dit qu'elle avait dû vivre, ces derniers mois, pire qu'avant, même si ceci paraît difficile.
Depuis elle a tiré un trait sur tout ce qui peut ressembler à un mille feuilles. Dommage, c'est bon les mille feuilles. Je crois, qu'avant, elle les aimait aussi.
Mais il est des épisodes que l'on préfère oublier, je comprends.
Pour rester dans le monde des douceurs, ou pas, je revois devant moi la maman de Forrest « La vie c'est comme une boite de chocolat, on ne sait jamais sur lequel on va tomber »
Quand je pense à ma sœur, je la revois partant déposer des CV. Avec des copines d'école, elles ciblaient une zone géographique et ça courait d'entreprise en entreprise.
A la fin sur une, ou plusieurs feuilles, les cachets des entreprises trônaient. Je crois, et j'ai fait pareil un peu plus tard, que les CV n'étaient pas la cible. On recherchait avant tout une preuve de notre recherche d'emploi. On n'était pas armé pour. Aucune confiance à l'horizon, aucune confiance nulle part ! On avait vécu dans une totale indifférence et aujourd'hui encore il fallait faire ses preuves pour survivre. C'est surtout là que l'on regrette de ne pas avoir de parents, enfin pas à la hauteur.
De l'école, ils n'y connaissaient rien.
Le monde de l'emploi restait un total inconnu.
On avait tout pour ne pas réussir, aurait pu dire mon instituteur de CE1. 1 8 3.14..G
Ruv - – Rguv = ------- Tuv
« Du rien au tout, puis du tout au rien 2 C4
Juste que nous sommes rien du tout
En fait on sait rien, c'est tout. »
Philippe Fragione, dit Akhenaton.
Ma sœur c'est aussi ce repas de famille. Enfin non, sa non-présence serait plus exacte.
A cette période, c'est mon frère qui s'occupait de la mère, l'époque où il était disponible 24 h sur 24.
Joëlle quant à elle venait de quitter le père de ses enfants pour faire un nouvel enfant, Idriss, avec son deuxième mari.Tout le monde était là: Angélique, David, Teddy, la mère, mon frère... Je me suis interrogé au sujet de ma sœur. Angélique a amorcé la réponse, la mère l'a complétée « Elle ne peut pas... Son mari n'est pas d'accord. » J'ai trouvé la situation presque cocasse mais surtout très bête. On aurait cru que chacun s'en foutait royalement. Alors j'ai pris ma voiture et fait les vingt kilomètres qui nous séparaient. J'étais sûr que ceci avait été mal expliqué, compris.
J'ai sonné... Un homme est venu m'ouvrir. J'ai expliqué le pourquoi de ma venue.
L'homme m'a écouté puis a répondu « Non. » Au même moment j'ai vu ma sœur, au fond de la pièce, en retrait comme soumise. J'ai renouvelé ma demande.
« Non. » Et aucune argumentation à l'horizon.
J'ai regardé l'homme, regardé ma sœur, je crois même leur avoir proposé de se joindre à nous « Si vous voulez je vous emmène et vous ramènerais après. »
« Non. » « C'est folie d'en avoir respect »
Montaigne.
Que faire ? Se servir de la force ou capituler. J'ai réfléchi. Je suis parti.
Sur le chemin du retour j'ai regretté que mon frère ne se soit pas joint à moi, un peu comme une association sœur frères. Dommage. Quelqu'un a parlé d'esprit d'équipe, non ?
Et enfin la der des d'ers où comment bien rompre avec sa sœur. Bien sûr la mère n'est jamais très loin. Pire, elle en est l'instigatrice mais cela je ne le serais que bien plus tard, presque dix ans.
J'étais à la disposition de cette dernière depuis plusieurs années.
Depuis un temps, et comme les infirmières arrivaient toujours très tard, le temps de faire les magasins nous rejoignons son appartement il n'était pas loin de treize heures. En rentrant, un jour, je lui fis découvrir une enseigne connue pour ses bas prix, à savoir Lidl.
Pensant lui faire plaisir je partageais le repas de midi. Au début, quelques années, elle préparait ou faisait préparer par son aide à domicile une partie des courses que je lui faisais puis un beau jour fini la bonne bouffe. En revenant des courses elle achetait à Lidl une tarte aux poireaux ou autres quiches au rayon surgelé et nous enfournions celle-ci avant de retrouver une bonne pâtée de pâtes et au choix un yaourt ou un fruit. C'est sûr que cela faisait un sacré distinguo, non ? Moi, je ne disais rien alors que le frigo débordait d'entrées diverses, des légumes, des plats préparés, différentes viandes, des gâteaux et j'en passe... Après je faisais la vaisselle et allais promener son chien,
Un jour, j'allais dire et comme toujours, elle se plaignait de ses enfants, Joëlle et Alain. Ce jour précis c'était surtout ma sœur qui avait été sur le grill. Moi j'entendais tout cela sans vraiment écouter en réalité. J'attendais que cela passe mais ce jour là la mère avait le dent dure. Bref, j'ai fait la vaisselle et je suis parti promener le chien... Je reviens. Comme d'habitude je discute quelques instants avec elle et je pars... J'allais partir... On sonne à l'interphone « C'est Joëlle ! » Après tout ce que m'avait dit la mère au sujet de Joëlle, et en parlant de moi parfois, je n'avais aucune envie de la croiser. On a beau faire semblant de ne pas écouter, on enregistre sans le vouloir vraiment.
A cette période je n'avais pas d'interphone alors j'ai dit à ma mère
« On fait comment pour répondre ? - Tu décroches et tu appuies en même temps là. » Alors j'ai décroché et appuyé là « Si tu peux repasser un peu plus tard... » puis j'ai raccroché. Je me suis rassis sur le tabouret quand la porte de l'appartement s'ouvre en grand : Joëlle !
J'ai gueulé comme un goret. J'en ai eu honte. Et pourtant je l'avais prévenu à l'interphone. J'avais même fait attention à ma façon de m'exprimer. Elle se foutait de moi, non ? Mon sang n'a fait qu'un tour. Alors elle est repartie. En presque dix ans c'est la seule fois où je verrais Joëlle. Et merde !
Résultats des courses : Par ma bêtise et alors que je pensais seulement parler je débloquais en réalité la porte et normal si la porte s'ouvre vous n'écoutez pas ce qui suit. Et ça grâce à qui ?
Je ne serais même pas étonné qu'elle ait profité de la sortie du chien pour appeler ma sœur.
Si cela ne s'appelle pas de la manipulation c'est que j'y perds mon latin. Comme avec mon frère, plus tard, cette der des d'ers avait un dénominateur commun, la mère.
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