CHAPITRE 14
CHAPITRE 14
Dimanche 15 avril
( deuxième acte, la suite)
Une histoire de deuil, confirmation dominicale. « Courir après le temps, c'est papillonner
pour saisir l'indicible. »
Je me suis réveillé à six heures. Kheira Chakor.
Je n'ai même pas la gueule de bois, enfin je crois.
J'ai réfléchi durant toute la soirée d'hier, peut-être aussi cette nuit : Soit je contacte Joëlle ou Angélique – le numéro est sur le compte rendu du jugement – soit j'écris à Alain car je ne possède plus son numéro et sur ce fameux compte rendu il n'y a pas de téléphone, juste son adresse.
Les deux solutions ne me plaisent guère mais il le faut pourtant. En effet, je n'ai pas d'autres solutions depuis la perte de mon téléphone, avec lui est parti aussi tous mes contacts.
Je ne sais trop quoi faire alors comme souvent je reporte.
Je m'habille. Je vais traîner ma mélancolie aux marchés aux puces.
Et il n'y a pas que ma nostalgie que je trimballe il y a aussi les textes de Lydia Flem « Le couple des parents s'est retrouvé dans la tombe. Nous en sommes définitivement écartés. Œdipe s'est crevé les yeux, Narcisse pleure. En les couchant dans la tombe, c'est aussi notre enfance que nous enterrons »
J'arrive sur le coup de huit heures. Je fais le tour du marché, plusieurs fois, mais je n'achète rien.
Je flâne plutôt. Vers dix heures je prends la direction du retour.
J'ai décidé lors du trajet retour, en bus, de récupérer les papiers du jugement et contacter ma sœur. Le problème c'est que je n'ai plus d'unité sur mon téléphone.
C'est un petit peu normal. J'ai ce que l'on nomme un abonnement à la carte. Enfin, presque. Vous devez, au minimum, investir cinq euros par semestre et si vous ne rechargez pas votre ligne, au bout de six mois, cette dernière se retrouve bloquée. Résultat : J'investis cinq euros tous les six mois pour garder ma ligne et le reste du temps je le passe au point phone, sauf urgence bien sûr !
Si je veux téléphoner, aujourd'hui dimanche, je dois rentrer chez moi, retrouver ce courrier, repartir attendre un bus et finir par une dernière correspondance. Le problème c'est que nous sommes justement dimanche et les bus tournent au ralenti. De toutes manières c'est le seul point phone que je connais ouvert le dimanche, je crois jusqu'à midi trente.
Le dernier bus me pose, il n'est pas loin de onze heures. Avant de quitter l'abribus je vérifie l'horaire du prochain bus. Il est pile dans une heure. Trop tard pour le point phone. Le sort en est jeté, je dois écrire à Alain.
Entre temps j'ai encore changé d'avis. Je vais me rendre directement à leur domicile. On verra bien.
Fin de mâtinée, je sonne à l'interphone. J'ai l'impression d'entendre « oui », alors je me présente.
« C'est moi au sujet du décès de notre mère ».
J'attends. Rien ne se produit. J'ai dû rêver... « Celui qui croit qu'il peut se passer des
Cette fois ci il ne me reste plus qu'à prendre la plume. autres se trompe, et celui qui croit que les
autres ne peuvent se passer de lui se trompe
encore plus. » Proverbe Hassidique.
Dimanche 15 avril.
Bonjour Bernadette, bonjour Alain,
J'ai appris, j'allais dire presque par hasard, le décès de notre mère.
J'ai fait des recherches par voie de presse et par internet mais je n'ai trouvé aucun avis de décès.
Je ne suis au courant de rien. Est-ce que la cérémonie a déjà eu lieu ?
Aujourd'hui dimanche, je te laisse ce courrier et j'essayerai, demain, d'appeler Joëlle. Enfin, si je m'en sens le courage. En fait, j'ai fait mes recherches avec l'appui du journal mais je me suis sûrement trompé. J'ai pris l'édition de la ville alors que la maison de retraite ne se trouve pas ici.
Encore une fois j'ai eu tord. Bien fait pour moi.
J'ai pleinement conscience du mal que je t'ai fait. Et pas qu'une fois.
Parfois j'avais des raisons et d'autres non. Mais on ne refait pas le passé.
Je te prie de bien vouloir accepter mes excuses, elles sont sincères. Également à Bernadette.
La seule chose que je puisse te dire c'est qu'il n' y a jamais eu de préméditation de ma part.
Enfin, et pour finir, j'ai écrit une longue lettre nous concernant.
Si je ne la jette pas au feu j'aimerais que tu puisse la lire quand le temps sera venu.
Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez. Ton frère.
« Vis comme si tu devais mourir demain. Apprends comme si tu devais vivre toujours. »
Gandhi.
Il est un peu plus de quatorze heures quand je porte la lettre.
Je sonne. Rien, alors j'abandonne là cette dernière.
Je remonte chez moi, j'ai les jambes en feu et le souffle court. J'avoue que la voiture me manque.
Depuis presque huit ans que j'habite ici je ne m'étais pas rendu compte comme le quartier est en côte. Avant rien ne m'empêchait de partir trois ou quatre fois dans la même journée, aujourd'hui je réfléchis à deux fois avant de prendre la route. Enfin, plutôt les trottoirs et les bus, non ?
Maintenant je dois attendre.
Contrairement à la lettre que j'ai envoyée en juillet, l'année précédente, je me suis excusé platement et j'ai laissé mon numéro de téléphone. Je pense avoir fait le maximum.
J'ai sommeil mais je me fais violence.
J'écoute la radio.
« La vie c'est comme une patinoire. Il y a toujours des chutes ! »
Le flash de seize heures vient de se terminer quand la sonnerie du téléphone retentit.
« Allo, c'est l'Alain. Oui la mère est morte. On l'enterre ce mardi. C'est l'Angélique qui s'est occupée de tout » Il m'explique que ceci débute dès neuf heures avec la mise en bière puis la paroisse à dix heures. Après rendez-vous pour le crématorium à quatorze heures et l'enterrement proprement dit à dix sept heures.
Je réfléchis. Je lui dis qu'actuellement je n'ai pas de voiture mais que je serai là pour la messe à dix heures. Pour être présent à neuf heures c'est impossible. Trop de correspondances pour pouvoir être là dans les temps.
Je lui demande si elle a souffert, il ne sait pas.
Je lui demande si Guy, le fils de sa sœur et donc notre cousin, sera présent, il ne sait pas.
Je voudrais lui demander plein de choses mais j'ai peur de l'ennuyer avec toutes mes questions.
A la fin je lui confirme ma présence pour l'église.
Il me dit « Soit plutôt là avant dix heures. « Le futur n'est autre que du présent
- D'accord ! » qui se précipite à notre rencontre. »
Frédéric Dard.
Quand je raccroche je suis heureux qu'il m'ait appelé.
Cela m'a fait du bien même si j'ai senti une certaine distance.
Bernadette devait être là, à ses côtés, je pense. Non, j'en suis sûr !
Grâce à lui je sais maintenant que la mère ne voulait pas apparaître dans les pages nécrologie.
Elle qui pourtant aimait tant les lire.
Bergsveinn Birgisson racontait dans « La lettre à Helga » un vieux refrain populaire Islandais, pas vraiment des plus joyeux « L'amour le plus ardent est l'amour impossible. Mieux faut donc n'aimer personne. »
William affirmait « Nous sommes tissés de l'étoffe dont sont faits nos rêves ».
Je vais vérifier de ce pas. Enfin, si j'y arrive.
Par E : V – E + F = 2
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