CHAPITRE 11
CHAPITRE 11
Samedi 14 avril, 16 h 45.
( Deuxième acte, la suite)
Une histoire de deuil, suite.
Quand j'arrive devant le cimetière je pense à Albert Camus.
J'ai lu plusieurs fois « L'étranger » et j'ai toujours aimé non seulement l'ouvrage mais également la phrase d'accroche « Aujourd'hui maman est morte ou peut-être hier je ne sais plus ».
En quelques mots le ton est donné. Moi, je n'ai aucune date au sujet de la mort de ma mère.
C'est très étrange.
J'en veux quand même à cette famille. C'est fou que personne ne m'ait prévenu.
Joëlle et Angélique ont bien su le faire quand elles l'ont jugé opportun, avant le tribunal.
Certes, pendant l'attente de ce même tribunal, ce trois octobre dernier, j'avais dit à toutes deux « Pour un quelconque enterrement pas la peine de me contacter ». Elles avaient répondu, presque en chœur, « De toute façon tu n'as pas de numéro de téléphone pour te joindre ».
Ce jour là, ce fameux mardi trois octobre c'est sûr, j'étais très énervé et surtout tendu tel un élastique. Mais elles aussi elles l'étaient. Pour Alain, pareil. Enfin, je crois.
Elles m'ont pris au mot.
Si les rôles avaient été inversés, j'aurais écouté ces propos mais quand la fin du chemin approche j'aurais laissé, au moins, un mot dans la boite aux lettres. Oh, pas grand chose.
Pas de la grande littérature. Juste « Je sais que tu ne voulais plus de relation avec ta mère mais là elle est en train de nous quitter. Je voulais t'en informer. Elle est aujourd'hui de retour à la maison de retraite après un séjour à l'hôpital. Si tu veux, tu peux me joindre... ».
Oui, c'est sûr, j'aurai prévenu...Et bien avant son décès même.
J'ai envie de dire « Et moi ? » Mais moi, là , à cet instant, je n'existe plus, rayé à jamais.
« Nous sommes des somnambules éveillés » Edgar Morin.
Je franchis les grilles du cimetière.
Je connais le chemin même si j'ai une légère hésitation. Il faut dire que les cimetières ce n'est pas trop mon truc, et puis la dernière fois fut mémorable mais n'anticipons pas.
J'ai le cœur qui bat : La fatigue ou l'émotion ?
Rien n'a changé. Je ne vois aucune fleur, aucune couronne.
Pourtant ma mère a toujours dit qu'elle voulait se faire enterrer près de son mari. Incinérée et l'urne dans la tombe. En retrait, des colonnes semblent sortir de terre.
Des urnes sont là, rassemblées et à l'intérieur des compartiments avec une petite plaque sur laquelle sont écrits le nom de la personne et les différentes dates de naissance et de mort. En effet, certaines familles ont choisi de laisser l'urne dans l'enceinte du cimetière. Je vais quand même vérifier.
Rien.
« Nous ne sommes que des conséquences... »
Je sors du cimetière.
Ma mère est morte. Je ne sais pas quand ? Je ne sais pas comment ? A t-elle souffert ? M'a t-elle demandé ? A ces dernières questions je pense que non sinon Angélique aurait déjà percuté.
Enfin, je crois. C'est par elle que tout passe d'habitude.
Que faire maintenant ? « Regarde ce point. C'est ici. C'est notre
foyer. La terre est une toute petite scène dans
une vaste arène cosmique » Carl Sagan, astronome.
Je prends deux bus pour rejoindre la médiathèque.
J'espère qu'ils archivent le journal local et les actes de décès. Une dame très accueillante me dirige vers une salle où différentes revues sont archivées pendant environ un mois. Le journal est bel et bien là. De mémoire la ville devait être Ermont, je sais que ceci n'a aucune importante.
Ce n'est pas le cas pour la date de l'envoi du courrier. Si ma mémoire est toujours bonne la date était le 10 avril. Cela veut dire que normalement le décès devrait avoir eu lieu autour du 5, 6 ou 7 avril.
Je récupère tous les quotidiens parus avant le 10 avril.
Je décide de commencer le 20 mars. Une bonne pile me fait face, allez c'est parti !
En réalité la chose est plutôt assez facile car je connais bien ce canard, normal j'y ai travaillé plus de dix ans. Je mets cinq secondes pour retrouver la bonne page et une vingtaine pour le consulter.
J'ai posé ce tas sur la table et en quelques minutes la chose est entendue. Rien.
Le problème, ils manquent deux exemplaires.
Je quitte la salle et vais consulter les ordinateurs en libre service. Je recherche l'édition de la ville, puis du département et même un autre département limitrophe. Rien.
Un homme passe de salle en salle et chaque fois il tient le même discours. « La médiathèque ferme ses portes dans cinq minutes ». Presque tout le monde se lève.
Une personne semble chercher sur Google un truc important. Alors je continue mes recherches.
A force de cliquer et recliquer j'ai cette sensation d'avoir déjà consulté certaines pages, des noms de famille me sont familiers. Je me perds. J'arrête là mes recherches. Au final, rien.
Je n'ai aucune information. Que faire ? Par où commencer ?
Je n'ai que ce début de lettre qui tourne dans ma tête, datée du 10 avril et en guise d'introduction ceci « Nous venons d'apprendre le décès de madame votre mère... ».
Certains pourraient penser puis dire « Mais il n'a qu'à contacter sa famille ! » Oui...Peut-être.
Oui mais non, pas dans cette réalité là. J'ai arrêté toutes relations avec ma mère depuis plus de cinq ans, peut-être six, je ne sais plus. Je me suis mis en retrait. Peut-être porté disparu serait plus juste, non ? Et dans la même partie j'ai perdu ma mère et toute la famille. 2
Je jouais une nouvelle version de « Qui perd, perd ! » 2
F = ( 2 + 1 ) = 17
Il est 18 heures et je ne sais par où commencer. 2
Même Goethe me semble inutile avec son « Au fond, on ne sait que lorsqu'on sait peu ; avec le savoir croît le doute ».
Même Voltaire et sa quette... « Nous recherchons tous le bonheur, mais sans savoir où, comme des ivrognes qui recherchent leur maison, sachant confusément qu'ils en ont une ».
C'est peut-être Montaigne qui a raison « Philosopher, c'est apprendre à mourir ».
Je vais rester sur Voltaire. J'ai peur de la nuit à gérer alors je fais un détour par une grande surface.
Je n'achète que du liquide, une bouteille de vin et des boites de bière à huit degrés. J'ai arrêté de boire depuis pas mal de temps mais là ce n'est pas pareil.
Ce n'est pas vraiment que j'en ai envie, c'est plutôt au cas où... « Le cœur d'une mère est
un abîme au fond duquel
---------------------------------------------- se trouve toujours un
pardon. » H de Balzac.
Je n'ai pas réfléchi très longtemps. J'ai ouvert la bouteille de vin.
Je n'arrivais plus à trouver le tire bouchon.
Alors j'ai repensé à l'armée et sa fameuse devise « Plutôt mourir que faillir ».
Outre une franche camaraderie et beaucoup de sport, ce que m'avait apporté l'armée se résumait à deux choses : Comment décapsuler une bière sans décapsuleur et comment ouvrir une bouteille de vin sans tire bouchon. J'ai pu constater que je n'avais pas oublié la leçon alors qu'il me serait impossible de monter et remonter une arme les yeux bandés. Il faut connaître ses priorités, non ?
Je suis quand même un peu de mauvaise foi. C'est vrai, c'est grâce à nos chers militaires que j'ai découvert les sauts en parachute, les promenades – plus ou moins forcées – sur un zodiac, en pleine nuit et en silence, prêts à surprendre l'ennemi potentiel ou encore les nuits à la belle étoile après avoir pris le soin de creuser un trou pour pouvoir y disparaître. Après une journée de manœuvre épuisante vous êtes mort, tel un zombie. Mais n'est-ce pas le but recherché ?
J'ai mangé en compagnie de ma bouteille de vin puis j'ai bu toutes les bières. « La vie n'est pas
un problème à résoudre
mais une réalité dont il faut faire expérience. » Soren Kierkegaard.
J'avais acheté également de quoi fumer et tout naturellement je me suis retrouvé devant l'écran de télévision et j'ai zappé.
J'ai zappé ainsi jusqu'à la dixième chaîne.
Sur TMC il diffusait, comme souvent ces derniers temps, un épisode de Columbo. Il était là, dans son restaurant préféré, avec son chili en plat de résistance.
Je n'ai pas vraiment regardé l'inspecteur avec son esprit que certains soupçonnent en désordre ni son enquête, de toute manière je les ai déjà toutes vues et même plusieurs fois depuis le temps.
J'ai pensé à ma mère, non j'ai repensé et repensé à ma mère.
Vers minuit je me suis forcé à prendre la direction du lit. « Tous ces moments se perdront
C'est là que les questions ont redoublé d'intensité. dans l'oubli comme des larmes
...dans la pluie .» Blade Runner.
Il devait être près de deux heures du matin quand j'ai cédé, enfin, à l'oubli.
« Dans un nouveau décor, c'est le même acte de la même pièce qui continue. Je n'y suis plus. Il y a déjà longtemps que j'ai cessé d'être. Simplement j'occupe la place de quelqu'un que l'on prend pour moi ». Journal du 10 mai 1942 d'André Gide
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Triangle de Pascal
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( x + y ) = x + 5 . x . y + 10 . x . y + 10 .x .y + 5 . x . y + y
« Un enfant disait, pour parler du temps d'avant sa naissance :
Quand j'étais encore mort. » Jean-Claude Carrière.
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