CHAPITRE 10

CHAPITRE X Parce que c'était lui... A la recherche d'un frère. « L'on hait avec excès lors que l'on hait son frère. » Jean Racine. Quand je pense à mon frère j'ai la sensation de ne rien voir venir. De notre enfance je n'ai quasiment aucun souvenir. Une vieille photo, alors que je devais avoir quatre ou cinq ans, à la sortie de l'église avec Joëlle et Alain. Je suis au centre, on se tient par la main. C'est la seule photo où l'on se tient ainsi ! Toujours le dimanche, plus tard, et toujours près de l'église, une balançoire. C'était une balançoire près d'un parc privé. Enfin plus précisément une copropriété cossue avec un écriteau sur lequel on pouvait lire « Les jeux sont réservés aux résidents. Propriété privée ». J'avais un peu « poussé » mon frère à en profiter mais deux minutes plus tard un homme à la fenêtre avait alors déclaré « Allez ouste... Vous n'avez pas le droit d'être là. La balançoire est privée ». Je me souviens avoir eu honte. Avec Alain on est parti comme des voleurs. Me reviennent en tête les mots de Diane de Beausacq. J'échange seulement calomnie par méchanceté, mais il y a t-il vraiment une différence « La calomnie est comme la fausse monnaie : bien des gens qui ne voudraient pas l'avoir émise la font circuler sans scrupule ». Et encore plus tard, je devais avoir sept ou huit ans, nous avions trouvé un terrain de tennis en bordure du quartier avec des raquettes qui avaient été oubliées et une ou deux balles perdues en pleine nature. A travers le grillage nous sommes arrivés à passer et avons envahi les lieux. On était bien ! On rêvait ! Comme une impression de faire un loisir de riche mais ce n'était qu'un leurre. Quelqu'un est venu. On s'est excusé d'être là. J'avais honte...On n'y est plus jamais allé. Quand je pense à mon frère je vois comme une fresque. C'était Noël, nous traînions dans les rues, on s'ennuyait. Par chance, ou pas, dans une poubelle, j'avais trouvé une boite de craies de différentes couleurs, alors j'ai proposé à mon frère de faire une fresque. On avait choisi le mur, deux immeubles plus bas que le nôtre, et on s'était pris au jeu : Un monde de couleurs dans un monde d'ordinaire si gris. J'ai peut-être un peu « poussé » mon frère. C'est le concierge qui nous a ramenés à la réalité. Alors on a arrêté. Alors on a nettoyé. Alors on a eu honte. « Aujourd'hui est un cadeau. Voila ça fait peu en terme de souvenir mais, hélas c'est la stricte vérité. C'est pour ça qu'on l'appelle Présent. » R. Giordano Si, il en reste un dernier. J'ai un souvenir très précis d'une journée où il faisait très beau. Pour la première fois, et la dernière également, nous avons passé une journée avec Alain. Je ne sais plus comment nous avons fait le voyage, une trentaine de kilomètres, peut-être en car. Je ne me vois pas y arriver mais j'ai un souvenir très précis du dortoir. Une suite de lits qui paraissait sans fin avec une petite armoire et une table de chevet qui servaient de séparation. Je revois Alain se diriger vers son lit et nous le suivre. Un lit perdu parmi tant d'autres, aucune intimité à l'horizon. Je le revois avec un cadeau. Il avait acheté, je ne sais pas comment, une boite de marrons glacés. Pour ma part ce n'était pas vraiment mon goût mais le geste lui était là. Je le revois encore, heureux de nous faire plaisir et son sourire toujours attaché à ses lèvres. De cette journée j'ai ce flash et un dernier. Alain nous avait emmené faire une promenade pour découvrir son univers. Je me rappelle d'une très longue promenade et d'un soleil qui cognait sur nos frêles épaules. Et au retour avoir bu un grand verre de limonade glacé, c'était si bon. Et puis stop. En réalité je l'ai plus vu quand il est rentré de pension et qu'il a pris son appartement. Il nous invitait régulièrement pour manger, goûter ou juste prendre un verre. Je pense que comme moi, plus tard, il essayait de se fabriquer cette famille qu'il n'avait pas eue. Et pendant ce temps, la mère contrôlait sa boite aux lettres, son appartement...Et le reste aussi. Moi, j'avais seize ans, je ne savais pas si je devais le dire à mon frère. Le savait-il déjà ? Il ne me semblait pas heureux dans son travail, dans ses amours, dans cette vie en général mais il ne laissait rien paraître. On aurait pu croire qu'il était heureux mais le rire ne sauve pas tout... Henri Bergson précise « Est comique le personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de prendre contact avec les autres ». Mon frère était à la fois très joyeux, avec un beau rire franc et honnête et en même temps très secret. Alors que j'avais moi aussi rejoint mon appartement, nous avions travaillé ensemble pour une mission d' intérim et à ma grande surprise il m'avait parlé de suicide. A demi-mot bien sûr. Alexandre Jollien l'aurait dit bien mieux que moi « La vie n'est jamais loupée. La vie n'est pas à réussir. Ce n'est pas un objectif. Vivre est à soi sa propre fin ». Je l'imaginais tellement fort que j'avouais ma surprise. Je pense que la possibilité de suicide de mon frère a eu lieu à diverses dates. Parfois j'en avais pleinement conscience notamment quand il déclarait à tous « Le jour de mon enterrement j'espère que vous allez, sur mon compte et avec plaisir, faire un bon repas ». Et parfois...Pas du tout. « Caresses et coups de poing dans la gueule sont les pleins et les déliés de l'amour. » Serge G Quand je pense à mon frère je pense à des cadeaux. Il m'avait acheté un album de Gainsbourg car il savait que j'aimais cet artiste, une bouteille de vin blanc grand cru car je voulais constituer une cave à vin. Pour moi il s'agissait de vrais cadeaux. Pour la mère c'était différent. Pendant des Noël entiers j'ai reçu une lotion après rasage, celles que l'on met en tête de gondole alors que je n'en mettais jamais. Elles venaient prendre place au dessus du placard de la salle de bain. Aujourd'hui je me dis que c'était du foutage de gueule...Prémédité ! Puis quand je me suis mis en ménage, là les choses ont changé. Alors que je ne demandais rien, elle m'a offert un four micro-ondes, un aspirateur...Des cadeaux très chers pour montrer à ma compagne qu'elle était une bonne mère. Bien sûr c'était faux. Faux et usage de faux. Je crois que tout le monde le savait : Muriel, ses parents, mes collègues de boulot. Moi, je ne disais rien. A quoi bon ! Quand je pense à mon frère j'y associe aussi Muriel, elle est la seule à savoir que je me suis toujours fait du souci à son sujet sinon je n'en parlais à personne. En sortant de son institut il avait trouvé un travail dans la foulée, enfin je crois. Je ne connais pas la raison de son départ ni le temps passé au sein de l'entreprise mais un jour ça été repos forcé : Seul. Sans doute la raison, une fois terminée l'armée, de notre rencontre sur un plan plus professionnel. Pendant un temps j'ai travaillé avec lui pour une boite d'intérim. On s'occupait des espaces vertes autour d'une grande usine, la bonne planque en réalité mais ceci n'a duré qu'un temps... C'est là notamment qu'il m'a parlé pour la première fois de suicide. D'ailleurs, et pour être tout à fait honnête, c'est à partir de là que je me suis fait du souci. On pourrait dire que c'est là que j'ai découvert qui était vraiment mon frère. Enfin, ce qu'il voulait bien en dire. Peu de choses. C'était avant le décès du père, il était seul chez lui depuis le départ de sa voisine, et il fréquentait plus que très souvent ce père et cette mère soit en les invitant soit en se rendant chez eux. Pour ma part, j'avais plutôt disparu de la circulation, hormis un ou deux rendez-vous annuel, et Joëlle enchaînait ses rencontres mensuelles. Pendant plusieurs années je n'étais pas inondé d'informations au sujet de Joëlle et Alain, pour les parents c'était pareil. Et puis un jour ma mère me téléphone « Tu sais, Alain, il vit l'enfer ! ». Elle m'explique que depuis un temps il travaille pour une société de restauration et c'est lui qui fait la plonge. Des casseroles démesurées, des plats à n'en plus finir... Son chef était un fou furieux. Lui, il trimait comme un dératé et ce « petit chef » lui annonçait régulièrement « Et tu finis tout ça avant de partir ! ». Alors il ne savait plus s'il devait rester ou partir, alors il restait. J'ai été sidéré, estomaqué, désespéré d'entendre ceci et la mère d'enchaîner « Là où tu travailles, tu pourrais le faire embaucher car là il n'en peut plus. Et puis, il ne peut pas partir sinon il ne touchera pas son chômage. Tu peux l'aider ? ». J'ai promis à ma mère d'en parler dès le lendemain. Sans le dire, j'étais content de le retrouver. Le lendemain j'en ai parlé au patron. Il n'était pas très chaud et puis il avait déjà ses équipes alors j'ai argumenté. Je l'ai présenté comme quelqu'un de travailleur, toujours disponible...Bref, quelqu'un de très bien. Ce qu'il était d'ailleurs à coup sûr ! Il m'a dit « Bon, on fait un essai d'une semaine ». J'étais aux anges quand j'ai rappelé ma mère. Au final il a fait toute la saison et les autres aussi. Travailler en saison c'est autour de quatre-cinq mois de boulot assuré ce qui n'était déjà pas si mal. On était nourri-logé, on travaillait dix heures par jour – 7H-12H et 14H-19H – et on n'avait pas le temps, ni le courage, de dépenser le peu d'argent que l'on gagnait. On s'en servait pendant l'hiver, pour survivre mais, bien sûr ça restait hyper tendu. Mais c'était mieux que rien, non ? Un court instant j'ai cru qu'une bonne fée s'était penchée sur nos deux vies, je m'explique. Je suivais une formation dans le tourisme et après un stage d'un mois le patron me convoque. « Voilà, j'ai besoin de quelqu'un maintenant. Ça vous intéresse ?- Et comment mon garçon ! » Certes j'avais conscience que je ne passerai pas le diplôme avec l'AFPA mais pour moi la vie a toujours été un jeu. Ça faisait parti du jeu, non ? Et puis l'important c'était de trouver un travail intéressant : Là, on me proposait de préparer des voyages sur mesure, c'était cool. Muriel, quant à elle reprenait ses études et j'apprenais au téléphone par ma mère « Ça y est. C'est finie la galère. Plus la peine de retourner en saison, il vient de décrocher une place à la Ville ! » Je ne savais même pas qu'il s'y était déjà présenté auparavant. Comme j'ai été CONTENT ! Lui à la ville et moi en agence, oui, c'était cool. 2 Avec Muriel on les a invités pour fêter ça. Là, j'étais HEUREUX, si heureux ! 2 ds Pour mon frère c'était finie la galère et pour moi il restait à me faire ma place. dr = - ---- > O C'est un jour que j'ai gardé en mémoire. Alain m'a semblé plus détendu à partir de là. c2 Pour moi, l'histoire fut un peu différente. J'ai travaillé plusieurs mois dans cette agence puis le directeur m'a convoqué « Voilà, on ne peut plus vous garder... Conjoncture...Mais je peux vous faire une lettre pour dire votre implication et même vous présentez des responsables d'autres agences » J'ai pris la lettre, parce qu'il l'avait déjà rédigée, je n'attendais rien d'autre de lui et j'ai quitté l'agence: « Adios – dirait Jacques Higelin – Pars ! Surtout ne te retourne pas ! » J'ai quand même senti une forte douleur, presque une douleur anale...Et bien profond ! Pourtant rien ne pouvait gâcher mon plaisir quant à Alain. « Il n'y a pas de hasard. Il n'y a que des rendez-vous. » Quand je pense à mon frère, il y a le drame. C'était il y a presque vingt ans. P Eluard Comme souvent ça part de rien et puis tout explose, un peu comme une réaction en chaîne. Tout ça parce que j'ai demandé l'aide de ma mère – enfin, aide est un grand mot, un mot faux en réalité – Pourtant dieu sait que ce n'était pas grand chose, pour elle si. Tout a débuté quelques jours après le mariage de Bernadette et Alain. Je suis allé récupérer les photos du mariage. J'ai failli porter ces clichés chez mon frère mais je ne l'ai pas fait et ceci pour au moins deux raisons : La peur de déranger et comme je devais me rendre chez ma mère je me suis dit que ce serait une bonne raison de lui donner de l'importance. Je pensais qu'elle serait toute fière de dire « c'est moi qui les ai ! ». Ainsi je pensais faire plaisir à tous. Hélas cela ne se passa pas ainsi. Au téléphone j'appris par Alain son souhait de voir les clichés et très étonné je lui dis que cela fait bien longtemps que c'est la mère qui les possède. Une ou deux semaines passent et à nouveau Alain au téléphone. La mère lui assure que non, aucune photo à l'horizon. Souhaitant tirez ceci au clair je propose de les rencontrer. Bernadette et Alain m'attendent devant chez-eux, je me gare. A ce moment je devais trimballer pas mal de choses et la banquette arrière était de ce fait inutilisable. Je ne sais plus s'il pleuvait, je crois que la nuit allait tomber alors j'ai fait monter Alain et on a fait un tour pour rien. Je lui ai rappelé que la mère était un peu spéciale mais pas méchante. J'ai proposé différentes solutions et nous sommes tombés d'accord sur une. Normalement il ne devrait plus y avoir de problème. J'ai garé la voiture devant Bernadette et j'ai dit à mon frère « Si tu veux propose lui de venir, je lui dirais de vive voix ». Il semblait tout heureux. Il lui a parlé. J'ai attendu. La portière s'est ouverte. Bernadette s'est assise, silencieuse. J'ai dit bonjour mais elle ne m'a pas répondu. J'ai rappelé, comme pour Alain, cette mère un peu spéciale et le fait que toutes les photos étaient chez elle. Elle n'a à aucun moment ouvert la bouche. J'ai garé la voiture vers Alain. Elle est descendue toujours en mode silence. A aucun moment je n'ai entendu sa voix. Je ne disais rien mais je bouillais à l'intérieur. Je lui en voulais énormément. Pour moi c'était un manque de respect. J'avais fait les photos, je les avais développées, venu les rencontrer et on me mouchait tel un malpropre. J'ai serré les poings. Alain semblait heureux, Bernadette non ou au mieux indifférente. « Moi j'veux pas être au Je suis parti, j'étais écœuré. dessus, je veux être à la hauteur. » Nekfeu. Alain a récupéré ses photos. Toutes ? Aucune certitude. Il y a en une que j'avais fait pour leur faire plaisir mais j'avais longuement hésité avant. Je pense que cette photo a dû rester au travers de la gorge de ma mère. J'aurai du le prévoir... hélas je ne l'ai pas fait. Je le regrette aujourd'hui. Je n'ai même pas téléphoné, en ces temps j'avais son numéro, pour savoir comment cela s'était passé. J'aurais dû, encore une erreur, une de plus ! J'ai parlé avec deux personnes de la réaction de Bernadette. L'une m'a dit qu'elle était peut-être timide, l'autre ne partage pas cette vision. Pour ma part ce que je nommerais un total manque de respect m'a semblé la seule et unique solution. J'ai ruminé durant des jours, des semaines. Ces semaines se sont transformées en mois. Quand, au hasard d'une rue, nos chemins se sont croisés à nouveau. Et là je m'en veux car je suis le seul responsable. J'avais vraiment la haine contre cette Bernadette. J'ai fait semblant de ne pas les voir, je regardais la vitrine d'un magasin quelconque. J'avais mal, c'était la première fois. J'avais honte mais je ne me voyais pas embrasser cette personne. n Aujourd'hui encore j'ai honte mais voilà ceci a eu lieu et on ne change pas le passé. 2 Je comprends que mon frère n'aie rien compris, tout s'est passé si vite ! F = 2 + 1, Et puis quelques mois plus tard, la réponse du berger à la bergère. n Je les ai croisés dans une grande surface. Bernadette a disparu dans les rayons. J'ai dit bonjour à mon frère, parlé de tout et de rien sauf de la derrière fois. Qu'aurais-je pu en dire ? Alain a eu la gentillesse ou la courtoisie de m'écouter puis a enchaîné « Tu m'excuses, je suis attendu ». J'ai trouvé ceci normal. Bien fait pour ma gueule. « Juger, c'est de toute évidence ne pas comprendre puisque, si l'on comprenait on ne pourrait pas juger. » Et puis il y a eu la dernière, la der des d’ers, terminus tout le monde descend. Je sortais du laboratoire ou de la pharmacie et j'attendais le bus. C'était il y a presque dix ans. D'ordinaire je ne croise personne, là si. Alain surgit, l'air toujours joyeux, il attend le retour, sous l'abribus, de sa promise. Il faut dire que nous sommes un peu sur ses terres, son appartement est situé à moins de cinquante mètres. On discute. Je ne sais plus le pourquoi de la chose- C'est faux. La tombe du père m'étant restée au travers de la gorge- mais ce que je sais c'est que très vite le ton monte. Je ne dois pas être loin de vingt de tension. Je me fâche tellement qu'à la fin on se retrouve à chaque extrémité de l'abribus. Fin de la discussion. Chacun attend le bus dans un silence profond. Le regard ailleurs.Le bus arrive. Et là je scelle le tout en déclarant « Au fait pas la peine d'en parler à....C'est pas plus mal ». Et là je pénètre dans le bus, elle en descend, à chacun sa porte. Je n'ai pas prononcé le prénom de Bernadette. Non, j'ai pris un qualificatif extrêmement méchant, vulgaire, débile. J'en ai tellement honte qu'il m'est impossible de l'écrire. En réalité j'ai pris le même nom, mais dans une version un peu plus scientifique, que la mère et la nièce lorsqu'elles en parlaient ensemble. Mais elles le gardaient pour elles, pas moi. Mon frère n'a rien dit, signe d'une grande intelligence. Ce sera, par ma faute, notre dernière rencontre. Je me dis qu'encore une fois je viens de tout gâcher. J'ai une pensée de Stephen Hawking qui me parcourt l'esprit « Plus on apprend, plus on sait. Plus tu sais, plus tu oublies. Plus tu oublies, moins tu sais. Alors pourquoi s'embêter à apprendre ». Parfois je me dis que je devrais fermer ma grande gueule. Au moins pour savoir ce que cela fait ? Confucius, au secours « Le silence est un ami qui ne trahit jamais » Et en parlant d'ami j'aime bien la définition qu'en donne Christian Bobin « Vous reconnaissez vos amis à ce qu'ils ne vous empêchent pas d'être seul, à ce qu'ils éclairent votre solitude sans l'interrompre. » Je me sens bien seul, là. A SUIVRE ...

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